Mardi 22 juin 1875

Hier j’ai fait les cartes pour le faquin Niçois. Il a des ennuis à cause de l’argent, mais il en aura bientôt et sera heureux et content. J’ai fait les cartes pour moi et elles me disent tout ce qu’on peut désirer de mieux.
Je trouve mon journal de ces derniers jours stupide. Tout est détaché, je saute, j’écris les choses les plus simples comme on écrit des événements remarquables. Je note ce qui devrait être dit à la suite de tout, ou ne pas être dit du tout.
Je me dépêche, je suis distraite et mon journal s’en ressent. Est-ce le surprenant mais stupide Emile d’Audiffret (comme dans un des papiers d’avant-hier soir) qui en est cause. Je crois que oui. Je m’occupe beaucoup de ce garçon. On me crie, non je me trompe, ou on ne me crie rien du tout. Mais hier [Une ligne cancellée] j’ai entendu de ma chambre (on me croyait sortie) une conversation de ma tante, maman et Walitsky où ils se disaient combien Audiffret était amoureux de moi.
Bigre ! dois-je les croire ? Jamais ma fille, jamais ! Ne crois qu’à ce que tu sauras par toi-même.
C’est ce que je fais toujours. Je suppose tout et je ne crois rien.
Il pleut et pour faire passer le temps plus vite je passe mon après-midi dans une douce oisiveté. Demain Audiffer part, il dit pour Milan, et je crois pour Marseille faire la cour à la riche tante pour obtenir de l’argent. Il est très gêné en ce moment.
Je voudrais le voir avant ce départ stupide.
Il fait très frais et humide (puisqu’il pleut, bête !), je m’habille comme en hiver, robe grise, chapeau feutre gris. Je vois avec plaisir que j’étais divinement habillée cet hiver.
Je veux toujours donner une idée du charme et de l’élégance incomparable de cet ensemble gris et c’est bien inutile, on n’a qu’à interroger ceux qui l’ont vu.
Je suis charmante ainsi. Bigre ! dis-je arrivée en face du café. Le café est fermé. Quel plaisir ! L’unique endroit, pendant la pluie, où on peut se rencontrer.
Nous allons chez Nina, je conduis maman, ma tante et le vilain Smirnoff à la gare et ramène les Sapogenikoff chez nous.
Je trouve deux cartes d’Audiffret sur la table, mais pas pour prendre congé, il a sans doute oublié le p.p.c.
dans la margeannotation ultérieure de Marie, 1877
[Annotation: 1877. Ces deux cartes m’ont fait plus de plaisir que si j’avais reçu deux cent mille francs ]
Bigre, je suis ennuyée. Cet homme me faisait un peu oublier la tristesse niçoise. L’horreur de tout cela c’est qu’il n’y a personne pour le remplacer ! Personne, avec la meilleure bonne volonté du monde personne.
Godard n’est qu’un gamin, les autres d’affreux paysans, mais Godard est aussi un assez grand paysan. A dîner nous nous rappelons des petits papiers de samedi. Le mien est ainsi conçu:
Le surprenant mais stupide Emile d’Audiffret et la blonde ou rousse Mlle Bashkirtseff, se sont rencontrés à la tour:
Cher ange, les abricots mûrissent, dit Audiffret.
Si tu crois que tu m’amuses ! lui répond Mademoiselle Bashkirtseff, Il en est résulté beaucoup de larmes et le monde a dit: Quels idiots !
Dans plusieurs autres il y avait l’idiot Girofla, le crétin Audiffret, l’ivrogne Audiffret, etc. etc.
Je ris en me rappelant ces bêtises. Le hasard produisait des rencontres incroyables. Je ne connais pas de jeu plus amusant.
Avec maman j’ai fait encore les cartes. Pour moi il y a quatre as, quatre dix. C’est surnaturellement beau. Il y a aussi amour d’un roi brun, voyage et chagrin à cause de ce roi. Bigre ! c’est impossible cela.
Les cartes ne peuvent préciser si c’est du chagrin pour moi à cause du roi, ou du chagrin pour le roi à cause de moi.
Je crois plutôt ce dernier car je ne puis le regretter sérieusement. Pendant plusieurs heures je l’ai regretté aujourd’hui et maintenant je suis parfaitement résignée à passer ces huit jours sans lui.
Je sentirai son absence à Nice où il n’y a personne, où lui seul anima ma triste végétation, parce qu’il est jeune, beau et parce qu’il me semble que je lui plais, mais ailleurs je ne sentirais rien. Entendons-nous, pourvu qu’il y en ait un autre pour le remplacer. Je m’ennuie toujours et partout quand je n’ai personne.
Aujourd’hui, un moment je me suis effrayée. C’est qu’en éprouvant un si grand mécontentement du départ de ce jeune cochon je me suis demandée si, tout en riant, je ne m’étais pas entichée de lui. Mais ce n’était qu’un instant. Il me plaît, je le dis cent fois, arrive un autre dans les conditions voulues, et cet autre me plaira aussi. Comprend-on ce que je veux dire par plaire ? chaque jeune homme plobster me plaît.
Quand j’ai fait les cartes pour Audiffer, voilà ce qu’elles lui dirent: Une dame blonde sur le cœur, de grands ennuis à cause d’argent, voyage qui lui procurera de l’argent et tout finit par une grande joie. Je traduis cela ainsi. Il est amoureux de moi, il n’a pas le sou, il ira à Marseille chez cette tante qui lui donnera ce dont il manque et il reviendra tout content.
Nous verrons si c’est vrai. Quant à moi je ne puis espérer que les cartes me disent la vérité. Elles me disent trop de bien pour que ce soit vrai. Si on les traduit on doit ainsi traduire: « Le duc de Hamilton divorcera ou sa femme mourra, vous l’épouserez, vous irez où vous désirez aller, vous serez reçue franc-maçonne, vous serez riche à millions. »
Vous aurez en un mot tout ce que vous pouvez désirer. Vous serez reine. Car depuis plusieurs jours et plusieurs fois de suite ces bienheureuses cartes me disent ces belles choses.
Doit-on les croire ? Ce serait trop beau; non, le duc de Hamilton ne m’épousera pas.
Et qui sait, peut-être que j’aurai mieux. Non, je ne connais rien de mieux, parce que je l’aime. L’espèce de penchant que j’ai vers le joli Niçois, est pour cet amour comme du vernis pour un vieux tableau. On voit ressortir toutes les couleurs, on distingue les figures, c’est comme une peinture toute fraîche.
Qu’il me serait agréable d’être vue ce soir, en longue robe blanche, un grand fichu de valenciennes attaché sur la gorge par un hortensia tout frais et rose, et un autre hortensia plus grand à la ceinture. Je suis coiffée à l’antique [Trois lignes cancellées] pas laidement comme on voit coiffées les vilaines statues, mais joliment, gracieusement, avec mes propres cheveux d’or. Et cette coiffure me va et je me plais.
Passer huit jours comme une pendule sans balancier. Bigre !
Le petit s’occupait beaucoup de moi, car il me dit un jour que tous les soirs je me coiffe devant ma fenêtre entre deux bougies.
Les rideaux sont baissés, Monsieur.
Oui, mais on voit les bougies allumées, l’ombre et les deux bras en l’air qui arrangent quelque chose.
Puis une autre fois il me dit qu’il a vu une bougie, ou qu’il m’a vue à la fenêtre. En un mot, il passe son temps à regarder notre maison, de la rue France et de la Promenade des Anglais. Car pour savoir comme il sait il faut cela.
Eh bien, bête de fille, qu’est-ce que cela prouve ? Cela prouve qu’il est plus occupé de toi qu’il ne faudrait et que ta vanité doit être satisfaite.
Oui, tout cela est ainsi, mais je ne puis me défaire de ces doutes éternels qui me gâtent tant de choses. Surtout c’est le souvenir du maudit Gericke qui me gâte tout. Je ne fais rien comme à Spa, ou comme j’ai fait avec lui, de peur que la même chose ne se répète. En tout je crains la contagion comme dans les maladies.
Je vais faire les cartes pour leur demander si je [dois] les croire. Sans doute fâchées de ce que j’aie mis en doute leur véracité elles ne répondent rien à ma question mais me prédisent un rendez-vous joyeux avec un roi brun, un voyage, et je verrai deux dames.
Mais ! c’est leur réponse. Je verrai s’accomplir ces choses et elles me prouveront qu’elles disent vrai.
Souvenons-nous bien, au rendez-vous que je verrai ce roi brun, ce qui me fera grand plaisir, ensuite rendez-vous ces deux dames, qui arrivent d’un voyage et deux rois. Un roi indifférent et un roi amoureux, outre le roi brun. Ce roi amoureux peut bien être un roi de mariage, puisqu’il est de carreau comme moi.
Je deviens tout à fait stupide avec ces cartes. C’est mon passe-temps. Les rêves et les cartes. Je lis Hérodote et on comprendra qu’il faut des distractions pendant cette lecture. C’est intéressant, mais ne peut s’avaler en un jour comme un roman. On doit lire avec [Une ligne cancellée] attention, se rappeler des faits précédents et penser à ce qu’on lit.