Mercredi 6 août 1873

Seulement à une heure nous sortîmes. Gutman est venu et est resté avec nous pendant le déjeuner en bas. Nous allâmes d’abord chez Klein. Je voulais acheter une cravache éventail comme j’ai vu à l’Exposition, mais ils n’en ont pas. Nous allâmes donc à l’Exposition. Il fait chaud mais c’est supportable à Vienne (robe grise, bien). Je commence à rentrer dans mon état naturel, je deviens blanche, rose. Et avec l’extérieur, le caractère me revient aussi. Quand je suis laide, je ne puis jouir de rien, c’est une punition que les amusements. J’ai acheté la cravache quinze florins. J’ai acheté en Russie des boutons en argent niellé, en France un presse-papiers, en Autriche une cravache, et je me propose d’acheter en Angleterre une selle. Le marchand de cravaches m’a pris pour une Anglaise. Oh ! quel drôle d’anglais ils parlent ! Il voulait me montrer toutes sortes de marchandises encore; et puis je me suis sauvée. Ces pauvres gens sont contents de n’importe quoi, il y a si peu de monde.
A six heures nous devions nous rencontrer chez Provençaux avec Paul et Gutman. Le dîner est bon, à côté de nous dînait le jury, les canailles vont bien manger. J’ai pris un verre de champagne et j’étais un peu grise, c’est la deuxième fois, la première hier à l’hôtel. Un seul verre et je suis prête. On proposa d’aller au théâtre an der Wien: « La belle Hélène », en allemand. C’est bien joué, mais l’allemand ne se prête pas aux calembours français. Et Hélène n’a pas un costume véritable, elle est toute couverte, et la façon de la robe est toute moderne. Je me tenais dans un coin obscur et commode, Gutman était au théâtre avec nous; c’est un petit juif très laid. Toujours, il y a des histoires avec la tante pas gentille.
en travers
Elle ne veut pas que je boive de l’eau de peur de l’épidémie de choléra.

Notes

Gutman était un ami de Paul à Vienne ; on n’en sait pas davantage. Dans le journal de ces années, Marie emploie « juif » comme injure, pour des hommes qu’on disait juifs comme pour des hommes qu’aucune source ne dit juifs (025/1874-11-12). L’hostilité envers les Juifs était courante dans la noblesse russe de son temps ; dans l’Empire russe, la plupart des Juifs étaient légalement cantonnés dans la zone de résidence. ↩