Jeudi 7 août 1873

J’étais sur pied à sept heures. Jusqu’à neuf heures j’ai lu les Voyages de Gulliver. Puis nous sortîmes (robe grise, bien) d’abord chez Francine, ma robe n’est pas finie, assez jolie, pas trop, c’est égal. Puis à l’hôtel nous avons déjeuné, à côté était un monsieur, russe, je crois qui nous regardait beaucoup. Tout le temps je disais des choses drôles et nous riions. Lui en avait envie, mais se contenait. C’était très amusant. A l’Exposition il fait très chaud. J’ai acheté deux pelotes à épingles en forme de toque de jockey et un flacon pour Hélène. Ces pauvres marchands n’ont personne et sont très heureux quand on leur achète quelques bagatelles. Nous avons déjeuné au restaurant russe, le poulet est assez bon ce soir.
Il y a un grand dîner à Schônbrunn donné par Fritz au Chat [sic] et après, un superbe feu d’artifice. Ma tante, au lieu de se procurer une carte, fait son chic habituel.
Nous revenons de Schônbrunn. Arrivés là, nous voulions prendre des cartes, mais c’est trop tard. Il y a tout Vienne. Je croyais qu’il y a peu de monde, c’est le contraire, mais peu d’étrangers. Des jolies toilettes. Comme on ne pouvait avoir des entrées, nous sommes obligés de rentrer. Je suis très furieuse ! (J’écris devant la glace, j’ai des larmes aux yeux, et des levres crispees, je suis très drôle et gentille, les cheveux tout à fait dorés à la bougie et cette glace blanchie).
En retournant, nous vîmes passer tout le monde, les dames invitées à dîner et les gens de la Cour.
Je suis doublement enragée, primo, de n’être pas au feu d’artifice; secundo, que je sens que ça n’est pas ma place où je suis, je dois être à la Cour. Je dois briller et aimer le monde, c’est ma destinée, je ne puis vivre autrement. Comme c’est ennuyeux que ce Hamilton me plaise tant ! Je voudrais être de bois, pour épouser un homme très riche, très titré, très haut placé et très à mes pieds. Je lance des épingles, de temps en temps, à ma tante chic qui la piquent. Elle est fâchée que je suis privée d’un plaisir, ne veut pas le montrer. Je me plais à ne rien apprécier parce que je suis très ennuyée. Je feins de ne rien voir et je continue mes attaques. Je ne suis pas chagrinée de ne pas voir un feu d’artifice, je n’y prendrais même pas aucun plaisir en allant comme nous devions. Je voudrais être là, au palais, à dîner. Je suis en général énervée. Je voudrais pleurer, je voudrais battre quelqu’un ! Oh ! mon Dieu quand serai-je ce que je désire si ardemment être ? Quand donc ne serai-je plus torturée ! Pardonne-moi ! Mais sois indulgent, je ne suis qu’une femme ! Je n’ai pas de résignation ! Je n’ai pas un caractère et des élans sublimes, je ne suis qu’une créature humaine ambitieuse et frivole ! Ambitieuse, très ambitieuse !
Mon Dieu, aie pitié de ma misère, pardonne et protège moi !!!
Je sais que je dois décharger ma méchanceté sur quelqu’un. Ah ! non, je dois tenir ma promesse, je me contiens, mais cela me coûte.
Je vais écrire à maman.
Pièce inséréeannotation de Marie, 1875
[Annotation: 1875. Dans cette lettre à maman, je ne me contiens point.]