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Dimanche 20 mars 1881
Je ne puis rien faire et je prie Amélie de me faire la petite tête du milieu. Amélie est très gentille du reste, nous déjeunons en tête à tête sur le même carton sur un tabouret, et là-dessus une serviette, cela fait une vraie petite table. Marie1 apporte du champagne et nous préparions à faire un tableau nature pour l’arrivée de Julian, en jetant la bouteille par terre et en nous jetant sur le tapis entre nous deux la guitare, Tortora le sacré petit de mon tableau avait ordre de faire l’ivrogne sur la table, lorsqu’arrive la princesse avec Bojidar et puis Gavini, ce dernier fait le connaisseur et critique mon Saint Jean Tortora, après cette visite Marie le traite de moule ! Mais, aussi si les gens du monde ne vous trouvent pas ça charmant qu’attendre du public ?!
Puis ma sainte famille, c’est ça qui est dégoûtant en pareil cas ! Oh ! la famille, leur air affairé, inquiet ! Et Bojidar qui accompagne les porteurs par les rues heureux que les passants le supposent l’auteur du tableau. Au Palais de l’industrie2 c’était très amusant, la foule qui poussait des cris et faisait des remarques sur les malheureuses toiles qui arrivaient. Bojidar était entré, moi j’eus quelque peine à me faire reconnaître pour l’auteur, enfin je cours élégante et regardée par ces chers confrères, nous nous retrouvons avec l’éternel Bojidar et je puis voir quelques tableaux. Le mien paraît assez petit quoiqu’il ait un mètre cinquante de haut sur près de deux mètres de large. Un groupe d’hommes était arrêté devant, je me suis enfuie pour ne pas entendre leurs remarques et puis il me semblait qu’on savait que c’était de moi.
J’ai sérieusement parlé à Julian, je lui ai expliqué mon sentiment. Je ne veux pas qu’il me croit capable de sotte vanité, non je ne dis pas cela par bravade et je n’aurai pas de crève cœur de ne pas me confondre avec les femmes nerveuses non...
Enfin il comprend très bien et moi aussi. Il dit que je serai honorablement reçue et que j’aurai même du succès, mais pas celui que nous avions rêvé. Les hommes d’en bas ne viendront pas se planter devant la toile: Comment c’est une femme qui a fait ça? Enfin, j’ai proposé de faire un accident pour sauver l’amour-propre mais il ne veut pas. Il avait préparé un succès et il avoue que son amour-propre n’est pas complètement satisfait mais que cela peut aller. Et dans ces conditions-là j’expose !!!!
Hélas oui ! C’est égal les encouragements qu’il me donne c’est parce qu’il ne croit pas à mes résolutions raisonnables, malgré mes déclarations, il me croit femme et il se dit qu’il me blésserait en me disant la vérité pure. Pourtant, j’ai tout dit !... C’est que je suis une élève sérieuse et n’ai pas besoin d’exposer pour avoir des leçons, j’expose par vanité, donc si c’est mauvais c’est pas la peine...
Enfin ! c’est fini, je suis délivrée du tableau mais les inquiétudes jusqu’au 1er mai inclusivement, pourvu que j’aie un bon numéro ! Oh ! je vais peindre des torses et faire des esquisses ! Ah ! vous verrez.
En rentrant Bojidar vient chez nous et je monte chez la Brimont chez qui je reste très longtemps, nous causons de tout, elle est gentille et intelligente.
J’ai signé Andrey, ce sera mon nom. Aussi bien français du russe, André si dit Andrey en russe et ça commence par un A, an est au commencement du livret et on sait plus vite son sort.3
Poznámky
Marie Dubois, the maid of the Atelier Julian (Mon Journal t.14 index «Marie (bonne de l'atelier Julian) : 100-101») — not Marie Bashkirtseff herself. ↩
The Palais de l'Industrie on the Champs-Élysées was where the annual Salon was held until 1900. ↩
The Salon catalogue was arranged alphabetically, so artists whose names began with A learned early whether they had been accepted and found their catalogue numbers promptly. ↩