❦
Samedi 21 avril 1877
Très tard dans la nuit je causais encore avec la princesse de Melissano, autrement dite Rosalie. Craignant toujours que cette fille n’eut découvert le véritable mot de l’histoire, je lui ai fait raconter tout comme à une autre personne. Les regrets fréquents que j’ai exprimés l’amènent à cette conclusion pour moi rassurante et presque agréable.- Et à présent, dit-elle, vous êtes tous les deux fâchés. Et c’est à vous la faute. Naturellement vous lui avez dit des choses... et Monsieur le comte a pris feu et vous vous êtes fâchés tous les deux.
- Pourquoi votre Demoiselle ne veut-elle pas de Monsieur le comte ? a demandé Séraphin à Rosalie.
J’ai dit que j’ai refusé et l’imagination de ces deux créatures travaille dans ce sens. On trouve Monsieur le comte changé, agacé, triste. C’est vrai, mais naturellement pour une autre cause.
Rosalie me raconte des bribes du passé qui me disent toutes que je plaisais; les discours du valet de chambre enfin...
- Monsieur n’a jamais trouvé personne à son goût, quel dommage que juste lorsqu’il a trouvé...
Après Sorrento il a changé tout d’un coup. C’est moi qui l’ai dégoûté ! Je me hais !
Fi ! horreur ! Larderel vient d’avoir la visite des deux plus antipathiques, vulgaires et dégoûtantes coquines de Naples.
En effet, la Piccolelis est trop belle et trop aristocratique pour lui, il lui faut des horreurs comme ces deux femmes. Une surtout, tournure débraillée, jupons sales, cheveux retroussés surmontés d’un petit chapeau d’homme, figure large, joues d’un rouge betterave (naturel, que trop hélas !) nez rond retroussé et rouge. Femme de chambre d’auberge ! Cette femme a été mon cauchemar au Skating, elle s’accroche à tout le monde, remue les bras, et balaye l’asphalte avec les torchons qui pendent dessous sa robe. Je suis humiliée pour Larderel.
Ah ! Dieu, il faut que je lui parle !
Il devait partir hier, mais la nuit il a donné l’ordre de défaire les paquets. Et à présent il vient de s’élancer comme un fou dans un fiacre et partir pour le... Café de Naples.
Mme de Mouzay m’a dit d’aller voir une Mme Romien, ancienne célébrité à ce qu’il paraît; cette dame part pour Castellamare et vient de me faire une visite tout à l’heure. Je n’ai pas l’esprit à m’occuper de tout cela, je l’ai vue, j’ai causé...
S’il allait prendre cette coquine en place de Silène... fi ! Elle le tromperait au bout de deux jours, à la première occasion avec le sommelier de l’étage. Prendre les cocottes de Paris, propres, élégantes, belles, spirituelles, bien ! Mais ces femmes-là ! Qui n’ont pas même le charme animal, mal habillées, bêtes. C’est pis qu’un chien.
Quand j’irai à Florence, je verrai Silène de près et je lui parlerai. Je suis curieuse de la voir, comme Gioia au temps du duc, elle m’attire et me plaît.
Maman est si souffrante que nous ne sortons pas et avec Dina, je regarde passer ces sinistres imbéciles en voiture et à pied.
Tout à coup je vois deux beaux chevaux roux et une grande livrée, je regarde davantage car la figure de l’homme qui était dans la [voiture] me parut belle et je reconnais Larderel avec Mme de Piccollelis.
Ils ont passé plusieurs fois causant comme deux tourtereaux. Une seule fois la dame m’a regardée et a dit quelque chose à son compagnon qui continua à lui parler à l’oreille. Bon, voilà la vengeance de ma médisance d’hier.
Je ne sais quel trouble, quelle contrariété j’ai éprouvée... mais cela m’a frappé au cœur. Depuis cette déclaration étrange je me sens faiblir de plus en plus, et aujourd’hui j’ai eu comme des défaillances... oh ! rien de grave; je ne suis pas assez favorisée pour avoir une bonne et franche maladie, un évanouissement, un éclat quelconque enfin. Je m’use peu à peu et pour toutes sortes de petites choses. Je m’extermine lentement, sans éclat et avec beaucoup de tapage dans le commencement, depuis quatre ans à peu près.
Pourquoi je reste à Naples ? Je ne désire rien, je ne suis capable de rien, j’ai perdu la connaissance du présent et du futur et je reste parce que peu m’importe où rester. Pourquoi aller à Paris ?
Je suis si superstitieuse que je me retiens de dire : pour de nouvelles douleurs ? comme j’en avais envie. Je pleure tant à l’avance, ça me porte malheur.
Je ne le ferai plus.
O les rêves ! N’ai-je pas rêvé que la Piccolelis me montrait ses jambes nues ? Signe certain d’affront. Vous savez je lui ai parlé à cette charmante beauté, un peu passée, elle touche à la quarantaine. C’était il y a longtemps au Skating, elle avait exprimé des doutes en italien. Pascarola était là, je lui ai raconté cela en riant. Il n’a eu rien de plus pressé à faire que de le rapporter à la dame, et le lendemain je crois, un vendredi soir, pendant que je me faisais mettre les patins elle vint s’asseoir auprès de moi.
- Mademoiselle, dit-elle, sans avoir le plaisir de vous connaître, j’ai des excuses à vous faire.
Je me sentis excessivement gênée d’être vue parlant avec une pareille femme, et si sympathique pourtant.
- A moi Madame ? des excuses ? demandai-je en rougissant.
- Oui Mademoiselle, vous avez cru l’autre jour que je vous ai critiquée.
Est-ce possible ! Je vous jure que tout ce que j’ai dit n’a été que pour rendre hommage à votre beauté, à votre grâce. Nous vous avons admirée tant tout le temps; je disais que vous étiez jolie... bien faite, ravissante comme c’est la vérité.
On m’avait attaché les patins.
- Oh ! Madame, dis-je en me levant, vous êtes vraiment trop bonne.
Et sur ces paroles un peu sèches je pris la main de Santasiglia. J’étais peinée d’avoir été froide avec cette pauvre femme du monde déchue, mais dans ce temps-là j’étais possédée de la crainte d’être prise pour une... aventurière.
Se promener dans la voiture de la Piccolelis, il est vrai que d’autres l’ont fait, tout le monde le fait à Naples sous prétexte qu’elle a été mariée à un marquis...
Je reviens de San-Carlo, de ce beau théâtre où j’ai pour la première fois parlé à Larderel et où, il faut lui rendre cette justice, il s’est montré aussi peu empressé que toujours.
On donnait la première de “Robert le Diable”; mais cela allait si mal que le public hurlait avec les chanteurs puis on a aboyé, sifflé et miolé [sic] . On ne voit cela ou plutôt on n’entend cela qu’en Italie.
Le premier qui vint fut Schininà, (il est déjà venu cet après-midi chez nous) et puis les autres. Peu à peu ils se tourneront tous vers Dina, je ne suis bonne à rien. La loge ne se désemplissait pas; Melissano a un nouvel attrait, la princesse Marguerite après lui avoir parlé l’autre soir au raout du palais, dit en s’adressant à la Sarno :
- En vérité, Melissano est laid. On se raconte cela partout.
Ah ! je suis misérable ! Quelle consolation et quel bonheur, je n’exagère pas en employant ces mots, d’étre entourée, adorée, servie par tant d’autres ! Ce n’est pas ici que je suis embarassée pour trouver un bras à la sortie. On reste avec nous, on nous reconduit, on nous aime; et pas un chercheur de dots !
L’affreux Melito n’était pas là, mais seulement [les] gens du meilleur monde, de bonnes façons...
On dit que Larderel était au théâtre, pour peu, dans un fauteuil et Schettino ajoute qu’il était fort pâle croyant dire quelque chose de neuf.
Je voudrais un changement quelconque, un grand dépit, un éclat enfin ! Je brûle à petit feu, je me tourmente doucement !
Je ne me rends compte de rien parfaitement, mais je suis agacée, découragée, triste. Avant je pleurais et je rageais, à présent je suis seulement... agacée... je ne veux pas faire de scène, à moi-même parce que le présent ne ressemble en rien au passé et parce que... je suis agacée, oui agacée !
Pourtant, je suis presque fâchée que cela soit si peu tragique... Non, ce n’est pas encore le vrai, tel que je me l’imaginais...
Je suis déjà bien assez contrariée de ce peu, puisque c’est inutile et par conséquent presque honteux et tout à fait humiliant.
Je suis agacée parce que je suis calme, cela vaut mieux peut-être que les explosions passées, c’est nouveau. Mon passé m’est tellement odieux qu’à la moindre analogie je frémis et recule comme un cheval à la vue d’un cadavre.
Ne parlons plus de cela, je m’ennuie tout bonnement parce que je n’ai pas de favori et que ce genre d’oiseau ne peut se trouver à Naples. Ils sont tous laids, pour moi, ici.
Je m’amuse bien à Naples, c’est une charmante vie, c’est une vie de délices en comparaison d’avant. Je parlerai maintenant de la nature, des gens qui m’entourent, de la musique, de tout enfin; pas ce soir mais peu à peu tous les jours.
Ne prenez pas cette résignation pour du désespoir, je ne suis pas désespérée, je n’aime plus. Cet amour a été terni, froissé et il n’existe plus. Il n’y a que des regrets, pas même, un peu de tristesse, un peu d’ennui.
Je ne sais exprimer mon vrai sentiment, je tourne tout autour sans pouvoir y arriver, ce qui m’énerve.
Mais je suis calme, je suis tranquille, je suis indifférente.
Maman s’est trouvée si malade que nous avons dû rentrer après le second acte. Il serait peut-être venu.