Vendredi 20 avril 1877

Les cartes de Camillo Caracciolo, des princes Villa présents chez les Fabbricatore. Je suis sortie de bonne heure, entre une heure et trois heures, quant à la promenade, je m’en suis abstenue toujours dans l’attente d’une visite du très-honoré comte de Larderel. Attente vaine, soit dit en passant.
Les Hamontoff sont venues passer une heure. Je ne parle presque pas et suis distraite, cela se conçoit. Il est rentré et sorti plusieurs fois avec des gens de mauvaise mine.
Enfin, ce soir grande fête au Skating, la princesse Marguerite devait y venir; mais il n’y eut que le charcutier d’en haut avec toute sa suite.
J’avais une toilette ravissante, chapeau et chaussures à l’avenant. Donc j’étais de bonne humeur, et un petit bouquet de muguets se multiplia bientôt pour décorer tous mes cavaliers; un signe pour les reconnaître... d’ailleurs ils étaient tous autour de nous, malgré une foule énorme. Doenhoff aussi bien entendu, autant que cela se pouvait par rapport au prince.
Comme patineurs je n’avais que Campomarino et Schettino.
Pour la première fois j’ai concuru à la course des fleurs. On vous donne un charmant drapeau au bout duquel se trouve un anneau avec lequel en passant vous devez prendre des bouquets à crochets. Ces bouquets sont placés dans des petites niches sur une sorte de guéridon, dont il y a deux.
C’est un jeu tout à fait gracieux et la dame qui donne la main gauche à son cavalier et porte de la droite cette houlette guerrière se montre dans tous ses avantages. J’ai accroché six ou sept bouquets. J’étais jolie et je suis contente.
J’étais entourée, reconduite... Schininà a mangé de ma frange de singe de Sibérie, comme les gens de Rome... et de la façon la plus délicate et la plus fine, je lui ai fait entendre que le derrière de la Piccolelis était rapporté. En effet, comme celle du blanc, j’ai créé ici la mode des grands... chaque péronnelle se rembourre de crin ou de je ne sais quoi à présent, chacune veut m’égaler en circonférence...
Mais je n’avais rien à dire, je ne pouvais même pas être coquette; pas une créature sympathique, je ne peux pas vivre seule.
Il y a quelque chose là-dessous.. Depuis Spa où j’ai eu cet ennui avec Gericke... Bon Dieu, Gericke aquel je ne pensais pas, que je n’aimais pas, qui ne me plaisait pas. On m’a dite amoureuse de lui !!! Et à cause de cela il se mit à me fuir. Bonté du ciel ! Depuis cet été funeste où moi pauvre innocente, j’ai souffert cette vilenie si peu méritée, si peu fondée, depuis cet été c’est comme une malédiction ! Depuis ce temps je crois voir partout des Gericke qui s’imaginent que je les adore; cette crainte me gêne, m’ennuie, me chagrine enfin ! Et ce nom maudit se glisse toujours et partout...
J’ai fini par le craindre superstitieusement. C’est affreux, c’est affreux, c’est affreux ! Ce Grec barbu se répète dans Marcuard... et... Oh ! c’est indigne ! Malgré moi je fais des rapprochements ! Rien ne ressemble, rien, si non ce changement subit, cette conduite inexplicable... Oh! fi ! l’horreur ! Pourquoi parler de cette saleté ! Oh oui, une vraie saleté qui sans que j’y sois pour ça ! semble comme une gettatura sur ma vie entière. Pourquoi ???
Je vous jure que cela me donne le vertige et m’inspire une terreur !!!... Si ça allait toujours être ainsi !
Pourquoi, pourquoi cet homme qui ne m’a rien été, que j’ai oublié, ou plutôt auquel je n’ai jamais pensé, pourquoi cet indifférent, cet étranger me revient-il comme un épouvantail, comme un fantôme, comme l’ombre du Commandeur de Marcuard... fi ! la bêtise ! Pas de Marcuard ici, je parle sérieusement, pourquoi cet ivrogne hollandais, ce pauvre diable à sale cravate, pourquoi me poursuit-il comme une légende ?...
Pourquoi tout doit ressembler à sa conduite...
Depuis Spa j’ai malgré moi gardé une intime conviction que les hommes étaient divisés en deux classes : les Gericke et les Merjeewsky.
C’est affreux, c’est un cauchemar... je n’en veux plus !!!
Ah Seigneur du ciel ôtez-moi cette peur panique, cette tradition abominable.
Etrange, étrange et effrayant.
Je ne veux pas me laisser dominer par cette superstition hideuse !
Je ne veux plus qu’elle pèse davantage sur ma vie !
Je ne vous parlerais pas, mais les circonstances m’y forcent et une voix me crie: c’est comme avec Gericke !
Mais puisque je n’ai jamais rien eu pour ce Gericke, mais puisqu’il ne m’est pas plus que le portier de cet hôtel, mais puisque... Enfin pourquoi !
O le sâle souvenir qui au bout de trois ans salit encore tout ce qui m’arrive !
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te chasse, je ne te maudis pas car je t’ai déjà maudit cent fois, et je t’oublie !
Que rien ne te rappelle plus, au nom de Dieu et de la Vierge Marie, retire-toi. Amen.