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# Lundi 19 février 1877
Lundi 19 février 1877
J’ai monté à cheval ce matin avec Altamura. Cet homme me semble un escroc et pourtant je sais le contraire. Il a toujours l’air de faire des cabrioles, de piquer des têtes, de se plier en quatre, il bégaie un peu et dit eou au lieu d’I, ce qui le fait crier pour la plupart du temps, ouvrir la bouche et comme retomber sur lui-même en extase. Il est riche, il a des chevaux fort beaux comme ceux de ce matin, un groom; sans être un grand seigneur, il connaît presque toute la ville, je l’ai vu parler avec les meilleurs messieurs et malgré ces témoignages de mes yeux et de mes oreilles il me semble que tout cela est arrangé, que les chevaux sont en carton, ses amis, des gens qu’il paye à l’heure pour le saluer, sa maison, un décor de théâtre.
C’est comme je ne puis m’imaginer autrement le comte de Mirafiore que racontant une blague avec ses gros yeux en dehors et, en ce moment même, vous volant votre mouchoir de poche. Ce fils de roi est impayable, il doit être l’homme le plus amusant de la terre, c’est ce que m’a dit d’ailleurs le professeur.
Et il est beau aussi, parfaitement bien fait, grand. Ce soir il n’y avait presque que lui et moi, chacun avec professeur; je suis rentrée dîner extenuée, je crois bien après soixante kilomètres de course.
Si j’ai pris du plaisir à cheval ou au skating, mon tourment n’a rien perdu, car j’ai vu défiler devant ma fenêtre toutes les voitures de Naples et je n’ai pas osé me montrer dans la rue. C’est comme une maladie, je me sens comme si j’avais volé quelque chose... surtout après Rome où nous avons si publiquement échoué à l’ambassade et partout, et puis ce bal masqué où j’ai reçu une claque sur la main, j’étais avec le prince Mechtchersky; il est arrivé ce matin, sans me vouloir du mal il parlera comme je le mérite, comme de demoiselles qui sont allées à la mascarade... je ne sais si c’est vraiment mal mais je vous dis que je suis dans un tel état que je voudrais mourir.
S’il n’y avait pas eu Rome, on serait tout simplement des voyageurs... mais à présent, cet isolement, cet air équivoque, et cette stupide statue blanche dont tout le monde s’occupe, moi !
Ah ! si n’était Larderel je serais déjà à Paris, là j’ai des appuis, mais...
On m’a raconté aujourd’hui qu’une riche héritière était éprise de Larderel... J’en ai eu les mains glacées jusqu’au Skating.
Mais cette vie me coupe tous les chemins !
Ah ! Seigneur Dieu du ciel, est-il possible d’être ce que je suis pour rien où pour qu’on me regarde et se détourne..
Si j’étais une criminelle ça aurait un certain piquant, mais je suis « une demoiselle qui voyage avec sa famille, c’est bien dommage, mais ils n’ont pas réussi. »
Ah ! Enfer des quatre cents diables !
Ma position permet de dire tout ce qu’on veut et surtout ne rien dire, passer sous silence comme des gens qui ne sont ni ça, ni ça après avoir passé en revue les avantages personnels de la stupide figure blanche qui apparaît partout et fait tout !
Tout l’univers me dégoûte, Nice, Paris et même Rome, tout le monde enfin me fait l’effet de Bruschetti, Angelini... fi quelle horreur ! Et tous les autres de même, Antonelli pire que tous les autres. Je n’aime que ceux que je vois ici.