# Dimanche 18 février 1877

Dimanche 18 février 1877

Demain il y aura huit jours que Bijou-bouzouk est parti.
Il fait un temps lourd entremêlé de pluie, nous ne faisons qu’entrer avec Altamura et voir le dîner des pauvres au milieu de la place où est le Festival...
Nous avons déménagé à l’entresol où nous sommes plus à l’aise d’ailleurs, le premier et le second sont retenus pour le prince Charles de Prusse qui arrive demain ou après-demain.
Au Skating même assemblée qu’hier, personne ne nous connaît, c’est assez intéressant. Celui qui patine et qui fait des gestes si comiques pour nous amuser tous, est le comte de Mirafiore, beau-frère de Larderel. J’ai rougi de plaisir en apprenant que c’est quelqu’un qui touche Alexandre de Macédoine.
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En haut, le plafond; des quatre côtés des murs, une lampe à abat-jour qui donne à la chambre un air malade, et puis maman et Dina et le silence
Imaginez-vous cette vie, ce supplice de Tantale: je sors je vois du monde et je n’atteins à rien !!! Pas une âme vivante, pas une parole de mes semblables ! La solitude rendue plus insupportable encore par une heure ou deux passées dans la rue. Enfin pour tout dire je reste couchée. Moi, couchée le jour et le soir sans dormir !
- Quelle tristesse ! m’écriai-je pour la vingtième fois, et voilà comment se passent les plus belles années de ma vie !
- Oh ! oui tristement, dit maman.
C’est la première fois qu’elle ne me dit pas que nous vivons très gaiement et comme tout le monde; je le lui fais observer en ajoutant que si elle avait toujours parlé ainsi nous n’aurions jamais eu de scènes. Et devant cette soumission et cette inutilité de plus longs discours qui m’auraient peut-être soutenue en me rendant impertinente, je sens toute ma vie qui s’en va et je pleure sans qu’on s’en doute.
Je me suis attachée à Larderel comme le naufragé s’accroche à un brin de paille; je m’en suis occupée en détail et comme ce soir j’ai étudié les ramages du canapé sur lequel j’étais couchée, par ennui, par tristesse, par désolation.
C’est pour cela que je ne sais pas moi-même ce que je pense. Si j’étais comme les autres les affections tiendraient dans ma vie leur place habituelle, mais je suis malheureuse, je suis comme ce prisonnier qui s’attache à une araignée comme à une créature humaine, la moindre folie me réjouit à l’excès et me plonge ensuite dans la douleur. Le cocher de Larderel est parti. Voilà un chagrin.
Mais Larderel a dit qu’il reviendrait dans douze ou quinze jours. Je ne lui suis rien, il m’est peu de chose, mais pour le moment il m’était tout. Il s’est amusé de moi comme je me suis amusée de lui, seulement pour lui j’étais ce qu’un spectacle est pour celui qui y va tous les jours, tandis que moi je suis la provinciale qui, une fois par an, va à l’Opera avec des rubans roses à son chapeau et qui en parle jusqu’au jour où elle y retournera de nouveau l’année prochaine.
Je ne veux pas aller à Paris, ce serait pourtant une fin, mais j’attends Larderel, il me plaît ainsi. Pourquoi l’attendre ? Je ne sais, c’est un caprice... j’attendrai. Et mon orgueil me dit : c’est misérable, s’il avait voulu il serait resté, pourquoi s’attacher aux gens au lieu d’attendre qu’ils s’attachent à vous ? Et je réponds à mon orgueil: je suis de votre avis, mais je n’ai jamais prétendu à ce que Larderel fût fou de moi et, une fois cette vérité établie, ma fierté n’a rien à faire là dedans et je n’en ai à personne. Je suis tout simplement ma fantaisie, je ne m’attends à rien, aussi vous pouvez rester tranquille et ne pas vous inquiéter des suites. Et ce dialogue terminé, je vous dirai ce qui l’a provoqué, c’est mon caractère qui a dit ceci : Voyez-vous, moi je ne comprends pas tout cela ! Je ferais tout à la fois, moi. Aimer ? Alors aimer tout à fait, ne s’arrêter devant rien, ne rien voir que son amour. Partout les extrêmes, la rapidité, la violence.
Selon moi... je l’interromps car il allait dire ce que Larderel aurait dû faire, il allait dire une pauvreté, puisque Larderel n’a rien dit, n’a rien promis, n’a rien fait croire, il a fait comme il a voulu et il n’y a ps de reproches à lui faire. Comprenez-donc que c’est moi... qui., et non pas lui ?
Nous comprenons, mais comme vous vous êtes imaginé Mademoiselle, que cet homme allait vous aimer...
Oui, je me le suis imaginé, c’est pour cela que j’ai laissé parler les personnages que vous venez d’entendre et surtout le dernier qui a déclaré que si amour il y avait, il ne le comprenait que d’une manière.
On a prononcé le nom d’Antonelli, cela m’a fait l’effet d’une sale misère, comme tout ce qui s’y rattache, cardinaux et pape compris.