# Lundi 12 février 1877

Lundi 12 février 1877

Larderel n’a pas été à ce bal. Ce qui suit est difficile à raconter. Sachez seulement que dans fort peu de temps je serai folle à lier. Mais il y a quelqu’un pour vous surveiller, direz-vous. Non, personne n’y peut rien. Si on m’empêchait de faire ce que le malin esprit ordonne je deviendrais furieuse et il arriverait des malheurs.
Donc aujourd’hui entendant mon voisin sortir, puis son cocher fermer les malles, je me suis sentie prise d’une sorte de tristesse... Comment, dis-je, il s’en va comme ça, et qui vais-je regarder ? Et le veglione de ce soir ? Et un tas de choses. Mais je vais donc mourir d’ennui !
noirciMais... Julie....
Il part. On peut partir aussi. Mais aussi il faudrait voir le Corso de gala sur la Chiaja, et notre balcon est au meilleur endroit, puisque nous logeons à l’hôtel du Louvre. Hum ! Je vais toujours le voir partir. Cela ne sert à rien, mais cela me fera plaisir peut-être. Je suis si malheureuse que je cherche à m’étourdir, à tuer le temps. Je m’en vais donc avec maman et la première personne que nous trouvons à la gare, c’est lui avec Merisano et un officier. Pour avoir l’entrée dans la salle d’attente je vais prendre deux billets jusqu’à la première station, notamment Cancello.
Larderel et ses deux amis entrent après nous. J’avais envie de rire, je me mis à parcourir un journal. Il n’y avait pas à balancer, il fallait s’en retourner honteusement sans expliquer autrement notre présence à la gare. Larderel passa sur la plateforme en me jetant un regard. Je m’approchai de l’homme qui prend les billets à la porte et lui demandai s’il y avait un train pour retourner de Cancello tout de suite.
- C’è un treno che arriva a Napoli alle quattro.
Nous passons sur la plate-forme et cherchons un compartiment, ils sont tous remplis, Larderel nous suit à une distance respectueuse et perdu dans la foule.
rayé[Seize lignes cancellées]
Enfin il se produit ce mouvement et ce bruit des pas qui vous donne comme une hâte maladive dans les gares; j’attendais Larderel, Larderel m’attendait, les conducteurs criaient le départ : un d’eux s’empare de moi et nous indique un compartiment presque plein, j’y monte glissant les yeux sur Larderel qui est derrière moi et qui laissant enfin, là, l’espèce de comédie que nous jouions s’apprête à me suivre comme un homme qui a pris son parti : mais il n’y a que deux places !
Alors il y eut un moment comique et charmant, moi au milieu du compartiment, maman retenant Prater qui se tordait pour s’élancer sous la banquette, et Larderel hésitant et me regardant comme pour dire : que faire ? Oh ! mais avec des yeux si sérieusement interrogateurs, et son bras, qui tenait un plaid, exprimait tant de perplexité jeune et charmante dans un si grand débauché que je m’en souviendrai toujours avec un plaisir tout particulier.
- Nous étoufferons ici, dis-je enfin et, surtout si on se met à fumer.
- On va remettre une nouvelle voiture, Madame, dit Larderel à maman, vous ferez mieux de ne pas monter ici, vous n’aurez pas assez d’air.
- Ah ! une nouvelle voiture, dis-je à personne, eh bien tant mieux.
Tous les compartiments de la nouvelle portaient le mot : reservato, excepté une.
- Reservato, reservato, lisais-je en passant, tout est donc réservé. Celle-là aussi ?
- Non Mademoiselle, dit encore Larderel, vous pouvez monter.
- Merci.
Il y avait déjà plusieurs paquets partout, des pelisses, des portemanteaux etc. qu’arrangeait Charles.
- Mais c’est pris !
- Non Madame, il n’y a que moi.
Je m’assis émue à ne pouvoir plus parler et avec une envie de rire incroyable.
Il causait avec ses amis, faisant des recommandations au cocher Charles (à l’anglaise s.v.p.)
Enfin voilà, maman et moi tournant le dos à la locomotive, elle à droite, moi à gauche, Larderel en face d’elle.
Dix minutes jusqu’à Cancello. Le temps perdu ne se rattrape jamais ! cette vérité lugubre me tintait dans les oreilles. Nous nous regardions tous les trois. Parler, comment ? Se taire mais alors ? Ah ! ha ! il me répugnait de m’écarter de mes habitudes et de causer avec les compagnons de wagon.
J’avais au dessus de la tête mais bien haut et bien solidement placé un carton qui ne me dérangeait pas du tout.
noirciC’était une robe pour Madame la coquine sans doute.
- Permettez, Madame, que je change de place ce carton.
- Je vous en prie, Monsieur.
Nouveau silence.
Ah ! mais.
- Je voudrais bien savoir combien de temps jusqu’à Cancello ? demandai-je à maman.
- Je ne sais pas du tout.
- Pourtant il faudrait savoir...
- Pourriez-vous me dire, Monsieur, combien de minutes il y a jusqu’à Cancello :
- Trente minutes, je crois Mademoiselle, trente minutes.
Il n’en a pas fallu davantage. Les uns et les autres, vu le peu de temps ne dissimulèrent plus leurs intentions.
- Vous allez à Cancello ? demandait Larderel pendant que j’apercevais des violettes fanées à sa boutonnière, et remarquais combien il ressemblait à ces masques de carton laqué tout blanc que mettent les pierrots.
- Oui, Monsieur, à Cancello.
On se mit à causer comme si on se connaissait bien. Il dit nous avoir vues à Rome, avec Antonelli, puis à Naples, avec le clan, puis tout ce qu’on dit dans ce genre.
- Ce pauvre Antonelli est malade, il languit à la campagne.
- Vraiment, dit Madame ma mère, pauvre enfant, il est très bon.
- Très aimable, dis-je avec un air dégagé pour lequel je me maudissais et qui ne m’a pas quitté une minute.
- Vous logiez à l’hôtel du Louvre, n’est-ce pas ?
- Oui.
en travers
Prater sortit dessous la banquette, je l’ai nommé mon fils ainsi que Larderel qui a la bonté des filles ou plutôt des hommes.
- Et j’étais votre voisin très proche.
- Vraiment ?
- Je l’ai appris hier, dis-je, et je vous avouerai que j’ai été quelque peu confuse, car croyant avoir pour voisin quelque Anglaise qui passait sa vie en excursion, je ne me gênais pas de bavarder et rire avec ma sœur et chanter tout ce qui me passait par la tête.
- Je crois que je suis un voisin très agréable, dit-il, je ne suis jamais chez moi et l’on ne m’entend pas.
- C’est vrai.
Je me sentais des mauvaises manières et je n’y pouvais rien , j’étais tout entière à la joie d’avoir... quoi ?
Il dit qu’il revient dans dix à douze jours, qu’il va pour une affaire très importante à Florence où il doit être mardi. Qu’il voyage toujours, qu’il reviendra à Naples.
Ses manières et sa conversation me rappellent tellement le Surprenant que cela m’est même désagréable.
Dans cet espace de trente minutes on est allé un peu comme la locomotive, si bien qu’à la vingt-cinquième minute Larderel disait qu’il était entrain de se ruiner. C’est pour qu’en l’entendant dire par d’autres on ne soit pas choqué. C’est malin...
J’oubliais de dire comment j’ai expliqué le voyage à Cancello.
- Vous allez à Cancello ? demandait-il.
- Oui, il nous arrive une étrange aventure, ma tante a perdu son bagage, son argent et elle nous télégraphie de Cancello où elle est en détresse. Nous avons reçu sa dépêche ce matin.
Alors elle y est arrivée à six heures.
Je ne sais pas.
Mais... que va-t-elle faire à Cancello ?
- Mais... elle va voir une dame, elle a longtemps vécu en Italie, vous la connaissez peut-être, la princesse Eristoff ?
- Non, Mademoiselle, non, je n’ai pas cet honneur.
Je n’ai pas seulement su dire qu’elle n’allait pas à Cancello mais qu’elle y était par accident. D’ailleurs toutes ces pauvretés là sont des pauvretés.
Il ose dire que le veglione était très beau et qu’il s’y était beaucoup amusé.
Mais on dit qu’il n’y a pas d’esprit à Naples, dis-je.
Oui... mais j’ai rencontré des masques très agréables.
Je crois que le monde de Naples ne va pas à ces bals.
Oh ! si, toutes ces dames et ces demoiselles y étaient, je les ai reconnues à deux lieues, à l’instant même, mais elles ne voulaient pas parler, en sorte que nous intriguions au lieu d’être intrigués.
Je ne me remettais pas du tout et me sentais échevelée et vulgaire.
Nous n’avons pas le plaisir de vous connaître, Monsieur, dit maman au bout de quelques minutes avant l’arrivée.
Je commençais à être inquiète Cette phrase stupide m’a fait sauter.
Oh ! Madame, s’écria le masque blanc en tendant sa carte et en saluant, j’ai l’honneur depuis longtemps de... Je ne sais plus quoi.
Oh ! vraiment, dis-je en me détournant très contrariée, voilà une connaissance bizarre.
- C’est comme dans un roman, fit maman en souriant avec bonté.
- Oui, Madame c’est peut être le commencement d’un roman dit Alexandre de Macédoine.
Vous voulez dire la fin, puisque voici Cancello dis-je très rouge.
La fin du Prologue, oui, Mademoiselle, mais est-ce ici que vous descendez.
Oh ! vraiment c’est affreux. Voulez-vous me montrer votre billet.
Mais c’est un billet pour le train omnibus et nous sommes dans le rapide !
Eh bien ?
On n’arrête pas à Cancello !
-Oh !
- Et tenez il y a déjà trente-cinq minutes que nous sommes là, trente-cinq minutes déjà ! Nous avons passé Cancello.
Monsieur.
Et vous irez jusqu’à Florence.
- Oh ! j’espère bien que non, c’est que j’aurai froid je n’ai rien.
Je me ferai un bonheur de mettre à votre disposition tout ceci.
Ah ! mais, mais non, nous n’avons pas passé Cancello, et ma tante que fera-t-elle ?
Ah ! Madame votre tante... je suis malheureux.
Vous ? Attendez un instant le malheur dont on souffre en voyage c’est de n’être pas seul dans son compartiment, nous allons descendre et vous allez être heureux...
Ah ! Non, mais c’est alors que je serai malheureux.
Et pendant quelques secondes quelques gestes d’Audiffret et des exclamations de regret.
Ah ! voici l’abominable Cancello.
En effet, Monsieur.
Il saute sur la voie et me donne la main pour descendre en la pressant doucement... Au fait, ce n’était peut-être pas pression, il fallait bien me soutenir, le marchepied était à une grande hauteur.
Ensuite maman et Prater.
J’allai chercher ma tante et me déchirer le volant de dentelle du jupon.
Je ne puis la trouver, pourtant...
Comme vous courez, Mademoiselle , vraiment vous allez avec une vitesse.
C’est dans mon caractère, je suis très remuante.
Beau vieillard ! je te salue, fit Larderel à un mendiant qui tendait la main.
Donnez-lui quelque chose, maman, et vous ne faites pas l’aumône Monsieur ?
L’aumône... mais si, oui, il faut la faire ?
- Oui.
Eh bien avec plaisir.
Je suis très charitable, je veux qu’on me le rende si je deviens mendiante.
Vous mendiante, Mademoiselle ! J’ai trop bonne opinion de vous... vous n’aurez jamais besoin de mendier ?
Un coup de pistolet et tout est dit.
Je vous conseille la mort d’Empédocle, le Vésuve est là.
Oui quand je serai ruiné.
Je vous prendrai à mon service, dit en riant maman.
Tout de suite Madame, je vous en supplie. A la place de ce gentil petit nègre que vous aviez l’année passée.
Vous n’êtes pas assez noir, dis-je.
Comment je ne suis pas assez noir ?
Mesdames, je vous en supplie traversez, venez plus près du wagon sans cela je manquerai le train car je ne me déciderai jamais à vous quitter, et voici le train qui va vous ramener à Naples.
Trouvons d’abord ma tante, je me suis informée, on me dit qu’elle est là.
- Oh ! vous la trouverez.
Et il faisait parade de son influence sur les conducteurs et chefs de trains, et ceux-là venaient prendre comme de ses ordres.
- Stia pure, stia pure, c’é tempo. Maman lui tendit la main, il me tendit la sienne. Mal élevé ou fat ! Bah ! dans un cas comme le nôtre.. Car c’est bel et bien un rendez-vous que notre arrangement.
Le conducteur bouillant d’appels. Ah ! les épaules nues et ses caleçons-épaulettes !
Le second train s’arrêtait comme le premier se mettait en mouvement et Larderel nous ôtait son chapeau jusqu’au marchepied et à deux reprises comme si... Audi... non, il ressemble à tous les enfants gâtés et dévergondés, et particulièrement à un jeune chien de chasse marron, le poil ras, la queue longue, les oreilles longues, qui vient de jouer avec des amis et qui nous regarde étonné, dressant une oreille tandis que l’autre est retournée et humide de morsures. C’est frappant.
Nous sommes retournées à temps pour apercevoir la fin du Corso de gala. Les équipages, les chevaux, ce luxe, cette foule, m’ont transportée. C’est superbe et affreux. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Et il n’y a rien de pareil au monde.
L’Angleterre avec son Derby ? Froid et raide ou bien dégagé à la jockey. Paris ? Ce café. Mais Naples, le luxe mondain uni à celui de la nature produit un effet vraiment extraordinaire...
En rentrant et pour prévenir des commentaires j’ai forgé une excellente et possible histoire à Rosalie tout en continuant à la questionner sur le comte.
C’est bien dommage que monsieur parte, a dit le cocher.
Et pourquoi ? a demandé la femme de chambre.
Parce que je crois que votre demoiselle lui plaît beaucoup. Il la trouve charmante seulement un peu légère. Est-ce qu’elle est riche ?
Et votre maître ?
Oh ! très riche.
Mademoiselle est excessivement riche.
Eh bien, qui sait, pourquoi ne ferait-on pas un mariage ?
Vous resterez cocher et moi femme de chambre.
Je riais.
- Il est très libre avec son cocher, dit Rosalie, oh ! très libre, il lui dit tout, et lui a dit qu’il connaît très bien votre famille et qu’il trouvait Mademoiselle très jolie, il est très sérieux le cocher et on voit qu’il soutient beaucoup son maître.
C’est égal, aller relancer un homme jusqu’à une station de Naples... envoyer des fleurs... Le monde renversé... non, mais en avais-je cent qui m’adoreraient qu’il m’en faudrait toujours un comme ça. Ceux qui m’aiment, c’est pour eux; et il m’en faut pour moi.
Altamura a été cet après-midi et ce soir, ce qui me fait veiller tard., pour écrire toutes ces inutilités.
Non, mais vraiment nous sommes en carnaval.
Que va-t-il penser ?
Je crois que ce n’est pas un trop grand crime, cela doit arriver quelquefois à des gens comme il faut... hum ? Voyons, je demande sans rire si cela se fait ?
rayé[Ligne cancellée]
Il m’a noué mon grand mouchoir de chenille de Cancello et je l’ai ôté sans défaire le nœud. Alexandre le Grand trancha le nœud gordien, Alexandre le Petit a fait un... Qu’il le défasse aussi, mais que lui prédit l’oracle ?
en travers
Audiffret m’avait fait un nœud au cordon de mon ombrelle que je n’ai pas gardé.
Il est tard, après avoir été dans une agitation extraordinaire je suis calme et si je n’avais pas écrit ce que vous venez de lire, je ne le croirais jamais, jamais, jamais.
C’est cet Altamura qui m’a retenue longtemps, et pour m’amuser je lui racontais comment le trou de la serrure était élargi par le frottement du nez de Larderel, et comment le nez [Mots cancellés]s’était usé au point de me crever un œil.
Pendant que je cherchais ma tante, Larderel disait à maman qu’il connaissait depuis longtemps son nom et je ne sais quoi encore.

Poznámky

C'è un treno che arriva a Napoli alle quattro — "There is a train that arrives in Naples at four o'clock." ↩
le Surprenant — a prior romantic interest of Marie's, referred to by this epithet (The Surprising One); he first appears in earlier carnets. ↩
The Greek philosopher Empedocles was said to have died by leaping into the crater of Etna. ↩
Italian: "Don't worry, don't worry, there's time." ↩
Alexander the Great cut the Gordian knot, which an oracle said only the future master of Asia could untie. Marie's "Alexander the Little" is Larderel, whose first name was Alessandro. ↩