# Dimanche 11 février 1877

Dimanche 11 février 1877

Toledo 292 Mme A.T.E. Ces mots tracés sur une feuille peinte par Duchad, sont envoyés à Larderel avec un bouquet de violettes.
Tout à fait sous le charme encore et ruminant trente-six nouvelles aventures je me suis habillée et nous sommes partis.
en travers
En sortant de la chambre je me suis rencontrée nez à nez avec Larderel et tous deux nous avons fait un mouvement de surprise que je trouvais si peu naturel exécutés par des acteurs au théâtre et qui pourtant est bien naturel.
dans la marge
Il nous a vus partir du balcon avec Melissano, j’aime tant le type de Larderel!]
Mais pour comprendre notre situation au milieu du Toledo il faut savoir ce que c’est qu’un jour où l’on jette des coriandoli (confetti) avec de la chaux ou de la farine. Ah ! mais, ah ! mais, ah ! mais ! Qui n’a pas vu ne peut pas s’imaginer ces milliers de mains au bout de bras noirs et décharnés, ces haillons, ces chars superbes, ces plumes et ces dorures, ces mains surtout qui s’agitent avec ces doigts dont l’agilité ferait crever de jalousie Liszt lui-même.
Au milieu de cette pluie de farine méphitique, de ces cris, de cette masse grouillante nous nous sommes sentis enlevés par Altamura et presque portés jusqu’à son balcon.
Mais là nous trouvons une quantité de dames qui sous des vêtements de toile grise (qui sont de rigueur) m’ont semblé des... cuisinières. J’ai donné rendez-vous à trois personnes hier, me voilà incapable de me faire reconnaître... Et tous ces gens qui m’offrent à manger, à boire, qui me sourient, qui sont aimables ! Et Larderel qui part ce soir ! Je suis allée dans un salon à demi obscur et, là, drapée dans mon bédouin de la tête aux pieds, je me mis à verser des larmes tout en admirant les plis antiques de la laine. J’étais chagrinée mais d’un chagrin qui fait plaisir. Comprenez-vous comme moi de la douceur dans le chagrin ?
Aussitôt à la maison je me remis à l’observatoire en me couvrant la tête de la portière comme pour faire de la photographie pour empêcher l’autre de voir. Depuis deux ou trois jours nous ne faisons que cela. Je m’abaisse jusqu’à des causeries avec ma femme de chambre, jusqu’à écouter ce qu’a dit le cocher du comte.
Le cocher lui sert de valet de chambre en voyage et surtout c’est une sorte de surveillant de bonne. Vraiment ma conduite ne vaut rien. Plus je vais loin, plus je crois avoir été à l’école, plus je me crois savante, plus je fais d’extravagances, c’est comme une folie qui me prend et je ne suis plus la maîtresse de mes esprits.
Ce matin déjà je me suis rencontrée avec le nez de Larderel, un peu plus tard avec son œil. Et ce soir j’ai vu cet animal en caleçon et sans chemise, d’abord je l’ai cru en corset et ensuite j’ai compris que c’était son caleçon qui était attaché sur les épaules comme des machines de bébé. Ces épaules nues, rondes et blanches, c’était d’un drôle extraordinaire. On n’est pas habitué à voir les messieurs avec un pareil costume.
J’en ai ri toute la soirée, à San Carlo où on donnait « Les Guaranis ». Un des plus détestables opéras que je connaisse... Altamura et Pelikan cavaliers...
Non, vous savez je commence à être gênée par ces farces avec Larderel.
J’ai envoyé Rosalie au bal masqué du festival avec ordre de dire à Larderel qu’il est un tricheur et que s’il pense à payer sa traite de dix mille francs avec ce qu’il économisera sur les violettes, il se trompe.
Il ne part pas ce soir, il me l’a dit, c’est-à-dire il l’a dit à son cocher Charles.

Poznámky

coriandoli — Italian carnival confetti; in the 1870s these were small pellets of plaster (Italian gesso, gypsum plaster) or flour, thrown by the handful; Marie's chaux (lime) is her own word for the white powder. Paper coriandoli were marketed only from 1875 (Enrico Mangili, Milan; see it.wikipedia «Coriandoli»). ↩
bédouin — a loose enveloping cloak or burnous-style wrap fashionable in the 1870s. ↩
Les Guaranis (1870) — opera by Carlos Gomes; a Brazilian work enjoyed considerable success in Italian opera houses. ↩