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Samedi 10 février 1877
Je suis restée couchée avec maman jusqu’à trois heures parce que nous me trouvions excessivement malheureuse ou mieux poursuivie de guignon.Une des preuves est ce fichu Antonelli. En effet rien ne me réussit, ni ce qui vaut la peine, ni ce qui ne vaut rien. Tandis que tant d’autres plus laides, plus bêtes, plus pauvres, plus misérables. Enfin. Au lieu de compassion pour le malheur, toutes ces conclusions me font me prendre en dégoût. Je déteste ma figure, mon air, mes habits, ma voix, tout ! Je me déteste comme je détestais Bruschetti.
En sorte que je remarque à peine Larderel... pourquoi le regarderais-je, puisque je me dégoûte.
rayé[Trois lignes cancellées]
Ce matin je suis entrée chez notre adorable voisin pendant qu’il n’y était pas. Pour m’enhardir à me tromper mieux un jour et à jeter ma pelisse et mon ombrelle sur son lit; j’ai voulu faire une répétition ce soir; j’ouvre la porte et trois cris partent l’un après l’autre comme l’écho dans une grotte. Je pousse un: Ah ! des plus naturels en refermant la porte avec fracas, je ne m’attendais pas à voir quelqu’un, pour sûr. Larderel qui se mirait pousse le second ah ! et le troisième vient de son domestique.
Dix minutes après Rosalie me dit que le comte avait parlé de cela avec son domestique et que le comte a dit : que cette demoiselle est charmante. Enchantée je suis.
Après avoir passé une heure ou plus, à regarder par le trou de la serrure et à écouter j’ai entendu qu’on demandait le chapeau et je me suis précipitée dans le corridor et comme on sortait, moi je suis rentrée sans me retourner comme si c’était sérieux. Je me demande seulement à quoi ça sert.
Tout en y rêvant je me suis endormie jusqu’à minuit et à minuit nous sommes parties pour le veglione1 de charité au théâtre San Carlo. Dina et moi avons des robes noires et des capuchons à pèlerine en chantilly doublé de noir, avec des nœuds de satin. Des mains et des pieds ! Maman avait de gros gants et un masque rose sous un domino2 noir, ce qui la faisait ressembler à un homme déguisé. Nous n’étions pas depuis deux minutes dans notre loge qu’elle était déjà assiégée.
La salle splendide et splendidement illuminée au gaz et aux bougies de cire, les loges du second rang pleines de dames décolletées et sans masques et, au milieu, des groupes d’habits noirs se balançant pleins d’ennui.
Lorsque j’en vis une trentaine devant nous, la peur me prit et je fis signe à mes compagnes de se taire, ce qui augmenta la curiosité et le nombre des curieux.
- On ne parle pas ?
Signe affirmatif.
- Vous êtes donc muette ?
Oui.
- Et ce sera ainsi toute la soirée ?
Oui.
- Mais dites donc quelque chose.
- Elles n’ont pas de langue !
- Pauvres masques.
- Tiens je vois des pieds et des mains adorables.
- Pas à celle-là - désignant maman.
- Celle-là est un homme.
- Oh ! oui, voyez donc.
- Mais c’est une lâcheté de nous tromper ainsi ?
- Oh ! les mains.
- C’est un palmipède, le dernier des palmipèdes, Messieurs.
Et encore, et toujours et davantage. Ils parlaient tous français.
Il y en avait un qui au lieu de faire comme les autres s’était installé sur les bords de la loge, comme chez lui et commença de se taire.
- Vous vous amusez ? nous demandait-on.
Oui.
- Eh bien, dit l’homme, je fais comme elles, je m’amuse : et il restait toujours sans rien dire.
- Pour l’amour du ciel, dites-nous quelque chose, une sottise ?
Je me penchai vers l’homme :
- Tu m’ennuies, dis-je d’une voix étouffée par la barbe du masque.
Apercevant Larderel, je me levai à moitié.
- Tenez, lui dit-on, voilà des masques qui ne veulent pas parler et nous ne pouvons pas deviner qui c’est.
- Ah ! ha ! fit-il en s’approchant, quelle langue parle-t-on ? Silence.
- Ah ! mais c’est triste !
- Au fait, dit Dina, c’est vrai, aussi pourquoi n’allez-vous pas vous amuser ailleurs tous.
- Il n’y a pas d’esprit dans la salle.
- Et nous en avons donc beaucoup ?
- Tiens, vous parlez.
- Il le faut bien?
Je pris un fort accent anglais.
- Ce sont des Américaines.
- Des Russes.
- Des Anglaises.
- Des Napolitaines.
- Oh ! non, les Napolitaines sont très bêtes.
Allez, allez Messieurs. Il y en a de fort beaux parmi vous mais je ne connais seulement pas les premières lettres de vos noms. Avouez que pour trouver à causer il faut être malin. C’est nous qui étions les intriguées.
- Dites-moi est-ce que vous ne vous trompez pas quelquefois de porte en rentrant chez vous ? dit Larderel en s’installant avec une grâce toute française et un sans-façon parisien sur le bord de notre loge.
Je fis l’ignorante.
- Alors ce n’est pas ça, c’est que, voyez-vous, il m’est arrivé une histoire.
- Laquelle ? demandèrent trente bouches.
Il raconta la mienne.
- C’était bien fait exprès, dis-je.
- Oh ! non, on s’est sauvé trop vite et on a crié trop naturellement.
Nous ne nous décidions pas à sortir et on nous amenait tout le monde qui proclamait hautement que voici la loge de l’esprit !
Larderel seul ne goûtait pas cet esprit et s’en allait pirouettant et blaguant, à droite et à gauche avec des gestes de cancan très dépourvus de dignité. L’homme persévérant, persévérait et me décida enfin à prendre son bras, celui du prince Ruffo pendant qu’un jeune homme de vingt ans restait auprès de Dina. C’était une figure régulière, blonde, grave et douce avec des yeux calmes et intelligents qui vous vont au cœur. Une créature suave.
en travers
C’est au bras du prince que j’ai rencontré Larderel qui m’a demandé à venir avec lui me promettant d’être très sage.
Beaucoup nous reconnurent pour beaucoup de dames différentes, on connaissait la voix, on connaissait les yeux, l’accent.
Le jeune homme parlait de devenir fou, d’une voix si harmonieuse que je voudrais l’écouter toujours.
Toutes les dix minutes Larderel revenait se plaindre de ses dominos.
Enfin, pensant qu’il était temps d’accéder à ses demandes, je me mis à sa poursuite, emmené qu’il était par une dame aux cheveux jaunes peu masquée.
- Elle ne veut plus me lâcher !
- Tu la connais ?
- C’est une Polonaise je crois.
- Elle en a l’accent.
Mais cette fois encore je ne l’ai pas eu, je suis allée le cueillir sur la loge d’une actrice cinq minutes plus tard.
- C’est à présent que tu es dans ta sphère, lui dis-je à l’oreille.
- Tu me veux donc absolument !
- Absolument.
- Ah ! bon Dieu !
- J’ai à te raconter une histoire...
- Allons !
De même que j’ai exagéré la beauté de cet homme, j’ai exagéré la laideur, il y a un an. La vérité est que Larderel est un charmant garçon pas mal fait, spirituel, bien élevé et achevé. Être fini3, c’est quelque chose quoiqu’on dise. On peut l’être à tout âge, on naît complet ou incomplet. Mon père, mon frère, Pierre Antonelli, Georges, le comte Platter, resteront toute leur vie inachevés, quelque spirituels et savants qu’ils soient.
Larderel est un fou, chacun le dit, ça ne l’empêche pas d’être fini, ainsi que Torlonia, Merjeewsky, Albert et d’autres.
Larderel est un plus grand que moi et c’est avec un réel plaisir que je subissais le voisinage de sa figure pâle et belle. Il a une moustache tout à fait blonde avec des cheveux châtains foncés et des yeux noirs. Yeux français secs, un tant soit peu grisâtres, non très noirs.
Je n’en finirai pas si j’avais tout à raconter.
- Je t’ai vu au Capitole l’an passé et puis tu a connu le neveu de certain cardinal.
- Il y en a tant.
- Antonelli.
- Eh bien.
- Eh bien c’est tout, non mais au Capitole vous aviez une taille et une toilette et une taille, il n’y avait que celle-là.
- Je n’ai pas une jolie taille.
- Tu as grossi ?
- Maigri.
- Ah ! mon Dieu.
- D’amour pour toi.
- Tu m’aimes depuis ce temps ?
- Depuis ce temps.
- C’est donc pour moi que tu es revenue à Rome au bout de quinze jours, avec ta tante, laissant ta mère à Nice ?
- J’ai une tante ?
- Oh ! je t’en prie, d’ailleurs on vous connaît bien à cette loge pleine de parents, des tantes, des oncles, des cousines, tout cela vous guette, je n’ai qu’à vous mener à l’autre bout de la salle pour qu’on envoie trente six messagers, il faut qu’on vous voie, toujours là... devant la loge.
- Ça te contrarie ?
- Non, puisque je vous reconnais.
S’il me reconnaît, il est le seul, il y eut là une paire qui m’a attaqué pour je ne sais quelle invitation que je n’ai pas envoyée et puis on m’a suivi et parlé comme à la duchesse de... diable, le nom m’a échappé et puis !
- Tiens, voici ton crampon ?
- Il te plaît de le dire, dit la dame aux cheveux jaunes. Je suis une pauvre grisette de Naples.
- Oh ! ça se voit à tes cheveux jaunes.
- Et toi tu dois avoir de l’esprit tandis que les femmes aux cheveux jaunes sont réputées bornées et froides.
- Oui, quand les cheveux sont naturels.
Encore un peu et nous nous prenions par les cheveux.
Larderel me montre sa sœur la comtesse de Mirafiore4, bru du Roi. Sur cela je lui reproche de déshonorer sa parenté. Il m’assure vouloir changer. Oh ! pas par vertu, ma fille, pour éprouver du renouveau, quelque chose de nouveau. Je me range, je cherche à me marier.
- Oh ! ho ! et ta femme ?
- Que veux-tu, nous nous sommes lâchés au bout de quatre ans.
- C’est elle qui t’a lâché.
- Non, cela s’est fait à l’amiable.
On allait, on venait, j’ai dit quelques mots par-ci par-là qui, s’étant trouvés à propos par miracle, ont intrigué plusieurs inconnus.
Mais Larderel le prit sur un ton de salon, demanda si je voulais faire sa connaissance, qu’il se ferait présenter et que, pour preuve qu’il m’a reconnue, il m’enverrait des fleurs.
- Je vous enverrai demain un bouquet de violettes lui dis-je.
- Eh bien moi je vous en enverrai un tous les jours pendant mon voyage à Florence, cela vous fera penser à moi.
- J’y pense toujours, dis-je.
- Ce sont des mots. Et le jour où vous ne recevrez pas de bouquet cela voudra dire que je suis à Rome.
- Et puis ?
- Eh puis j’irai où vous voudrez. Tenez, faisons un petit arrangement, quand partez-vous ?
- Dans trois semaines, je ne sais.
- Eh bien je reviendrai à Naples et je vous ferai sérieusement la cour, le voulez-vous, dites.
- Mais oui, je le veux.
- Dites-le moi bien, car je ne veux pas faire de trou dans l’eau et à ce propos je vous aurais raconté une anecdote sur le duc de Modène, si je ne vous reconnaissais pas.
- Bah !
- Donc vous restez à Naples ?
- Oui, mais pourquoi partez-vous ?
- J’ai une traite5 de dix mille francs dont je n’ai pas le premier sou.
- Superbe.
- Eh ! hé ! c’est ainsi.
En homme d’esprit qu’il est il a depuis le commencement parlé de son nez et de ses dettes pour... éviter tout ce qu’on en pourrait dire.
- Je vais à Rome, dis-je.
- Eh bien nous partirons ensemble, faites-moi savoir l’heure et nous nous en irons... par le même train, dans la même suite sans qu’on s’en doute. Ce serait drôle.
- Et mon mari ?
- Vous n’avez pas de mari.
- Êtes-vous fou ? Vous ne me prenez pas pour une actrice je suppose, jeune fille je ne serais pas ici.
- Eh pourquoi ? De la façon dont vous y êtes, surveillée, gardée à vue, et puis vous voyez comment je suis... prude.
- Prude ?
- Oh ! oui.
- Sérieusement, pour qui me prenez-vous ?
- Je vous prends sérieusement pour une personne charmante.
- Oh ! c’est certain.
- Pour une personne du monde, pour une demoiselle russe.
- Est-ce que vous seriez amoureux de moi comme je le suis de vous ?
- Ça pourrait arriver.
Plusieurs envoyés de la loge m’appelaient... partir.
Et puis avant que je parte, il m’a fait répéter et a répété lui-même notre arrangement, comme si c’était sérieux.
- Mon cher ami lui dis-je, vous n’êtes pas conséquent. Si vous me reconnaissez réellement, je n’ai rien à vous apprendre et vous saurez bien tout seul quand et comment je partirai.
- Ça c’est vrai.
- Au revoir.
À la porte de la loge nous nous sommes serré la main en nous répétant encore les conditions, vraiment comme une chose sérieuse.
J’avais jeté les yeux sur le jeune homme poétique pour nous servir de chevalier, j’avais bien choisi, il fut d’une courtoisie rare jusqu’au bout et son honnêteté, sa jeunesse ses yeux ouverts m’ont charmée comme on ne peut plus. On rencontre rarement cette suavité sans le ridicule. Je n’ai jamais vu un bal masqué aussi élégant, aussi amusant et aussi convenable. On ne m’a seulement pas serré le bout du doigt, on m’a trouvé de l’esprit comme un ange ce qui m’en a beaucoup donné. Après une nuit pareille, on peut s’avouer sans honte aucune.
Arrivée au bas de l’escalier j’ai envoyé chercher Larderel tant pour entendre encore sa voix et son accent qui me plaisent que pour lui proposer le mardi à Rome.
Ruffo, Larderel et le jeune homme nous mirent en voiture comme des connaissances...
Et je suis rentrée contente comme jamais après de pareils plaisirs, car les moindres... mots sont avouables.
Tout a été bien, il n’y a même pas eu un seul domino laid. Du velours, du satin, des dentelles, de la richesse enfin partout et souvent du goût.
Poznámky
veglione — the grand masked carnival ball; an Italian tradition at major opera houses. ↩
domino — the classic masquerade costume: a long hooded cloak worn with a half-mask. ↩
fini (finished, complete) — Marie's idiosyncratic concept of character: a person either possesses an innate wholeness — in manners, presence, and social ease — or does not, regardless of intelligence. ↩
The Countess of Mirafiore, born Bianca de Larderel, was the wife of Emanuele Alberto Guerrieri, Count of Mirafiore, son of King Vittorio Emanuele II and Rosa Vercellana, the king's morganatic wife — hence «bru du Roi». (Source: it.wikipedia, «Emanuele Alberto Guerrieri di Mirafiori»: he married Bianca Enrichetta de Larderel, daughter of Enrico de Larderel, in 1872.) ↩
traite — a bill of exchange or promissory note: a debt instrument falling due at a specified date. ↩