# Mardi 6 décembre 1876

Mardi 6 décembre 1876

J’ai commencé le portrait d’Olga Anitchkoff, une ravissante créature de six ans, mais horriblement mal élevée. Cependant elle m’écoute.
J’ai été toute la journée comme le jour où je suis allée chez Wartel. Je me préparais à ce soir, à l’Opéra, à une première représentation du « Ballo in Maschera ».
Je ne suis point sortie depuis mon retour et personne ne m’a vue. Il y a des jours où tout réussit. Mes cheveux se posèrent comme d’eux-même et me firent une ravissante tête antique comme on en voit à ces statues grecques, beaucoup de cheveux, retenus par une bandelette d’or, la nuque découverte, seulement voilée par quelques petites boucles naturelles. Un collier de perles et une robe n’ayant aucune couture et pourtant collante et drapée comme les statues ce qui me gênait bien un peu à cause de mes formes parfaites et si fermes qu’aucune robe ne peut les dissimuler. Il va sans dire que la robe n’a aucune garniture, pas même d’ourlet, elle est simplement effilée comme chez les mendiants.
Ma figure avait eu la bonté de ne pas être laide, au contraire elle s’est montrée en gala.
Ma tante, Dina et moi, juste en face d’Emile avec Belle-de-jour et deux autres faquins.
Je me plaisais ce soir, il en fut de même de la salle je crois. Je voulais paraître superbe à Emile. Je suis bien changée depuis un an et demi. Je me suis élancée, je suis devenue plus femme. Salle comble, comme amis, la princesse Souvoroff et Mme de Wykersloovth; comme visiteurs Bibi, Galula et notre banquier Gilly me saluent de leurs fauteuils qui sont au dessous de notre loge (rez de chaussée).
Quant aux lions je ne les regardai pas...
Remarquez l’acte du « Ballo in Machera » où le gouverneur et Amelia se rencontrent dans la forêt. Survient Renato le mari et ne reconnaissant pas sa femme supplie le gouverneur de fuir car des bandits peuvent d’un instant à l’autre survenir.
Amelia toujours voilée se joint aux instances que fait Renato. Eh bien, la musique à cet endroit peint si bien la situation que moi, qui connais l’histoire et l’opéra, j’ai toujours peur, comme si les bandits me menaçaient moi-même. Il y a dans ces sons pressés et comme remplis de terreur quelque chose d’effrayant et d’attendrissant... en un mot j’ai peur.
Audiffret est quand même le plus beau et le plus élégant seigneur de la bonne ville de Nice. Il est si beau que, si je restais ici, je serais capable de m’en occuper encore. Pour le moment je n’y fais pas attention, c’est ma tante qui l’observe et qui se plaît à remarquer des pâleurs ou des rougeurs... cette bonne personne est persuadée que le châtelain fougueux a pour moi une passion cachée. Pourquoi la cacherait-il donc ?
A la sortie et pendant que le Général cherchait notre voiture, j’ai plusieurs fois tourné le dos à Belle-de-jour, qui désirant sans doute m’honorer d’un salut tâchait de me voir en face. Comme je lui avais définitivement montré mon derrière, qui est tout aussi beau que mon devant d’ailleurs regardant le mur, il salua ma tante et vint me parler, en ce moment arriva Bihovetz et j’eus la satisfaction de quitter brusquement l’inspecteur des chiens et Galula.
Comment ai-je eu le courage de me montrer dans une ville où nous sommes tellement ternis et, où l’on nous a fait tant d’affronts
Décidément il n’y a qu’Emile pour m’inspirer, quand je le vois je ris et quand je ris de lui je compose... roi demain.
En retournant je chantais des refrains de l’année dernière.
— Comme on était gai alors ! fit le Général.
— Ah ! oui - répondis-je.
article sur le cardinal Antonelli : voir p, 222 à 224

Poznámky

Un ballo in maschera — opera by Giuseppe Verdi (1859); the plot turns on a masked ball, political conspiracy, and a love triangle. ↩
Belle-de-jour — lit. "day flower," a convolvulus that blooms only in daylight and wilts by evening; Marie uses it as a contemptuous nickname for an ephemeral, vain man. ↩