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# Vendredi 2 décembre 1876
Vendredi 2 décembre 1876
Ma tante m’apporta elle-même le café; je fis déballer quelques malles et je devins moi pour la première fois depuis mon voyage. En Russie le soleil me manquait, à Paris les robes. Je prie d’observer mon genre de vie. Emballer, déballer, essayer, acheter, voyager. Et c’est toujours ainsi !
En descendant au jardin je trouvai Pelikan avec son docteur Broussais, Ivanoff l’oculiste de grand-papa, le général Wolf et Bihovetz et puis les Anitckoff.
Il fallut me montrer et contenter mes mères qui ne se sentent pas d’aise de me voir engraissée. Voyez-vous ce bonheur. Mais je les abandonnai tous pour voir mes femmes de la rue de France. Voilà un accueil ! On m’annonça les mariages, les morts, les naissances. Je demandai comment va le commerce ? Mal, répondit-on.
- Hé ! pardi, m’écriai-je, tout va mal depuis que la France est en République !
Et me voilà partie. Quand on apprit que j’avais vu la Chambre, on se recula avec un grand respect puis on s’empressa autour de moi. Et alors le poing sur la hanche je leur fis un discours entremêlé de jurons, d’exclamations niçoises, leur montrant les républicains avec leurs mains dans l’or du peuple : Comme mes mains dans ce riz ! et je plongeai ma patte dans un sac de riz.
— Hé ! pardi, pourquoi sont faits les riches ? Pour aider les pauvres ! Moi, je n’entends rien au commerce, vous à la peinture. Tout le monde ne peut pas gouverner. Le menuisier Cera fait son affaire mais il n’est pas capable d’écrire une loi, de même que l’Empereur ne pourrait confectionner la moindre tabatière. Et le commerce va mal, et les étrangers ne viennent plus. Que diable, on ne veut pas risquer sa tête et sa fortune !
C’est un petit échantillon seulement. Certes il n’y a aucun mérite à convertir des femmes qui ne savent rien et se fichent de tout, en leur expliquant les choses embrouillées par des exemples tout simples, mais ma sotte vanité fut chatouillée quand je les entendis murmurer en niçois : C’est vrai, mais c’est que c’est vrai ! si c’était un homme on en ferait un roi.
Mais ce qui me flatte bien plus c’est d’avoir fait venir les larmes aux yeux de ces femmes en leur racontant les malheurs de l’impératrice Eugénie1 et surtout certaine phrase d’elle auprès d’un soldat mourant à l’hôpital, pendant une épidémie. J’avais moi-même les larmes aux yeux.
Ce qui les attendrit surtout ce fut lorsque je leur montrai leurs boutiques envahies par des malfaiteurs qui s’y installeraient en leur lieu et place, pour expliquer la position de Napoléon. Je m’essaye en jouant ces scènes... pourquoi ? Si au moins j’étais homme...
Après une si longue absence le ciel de Nice me transporte et je me sens bondir en respirant cet air pur, en regardant ce ciel transparent.
La mer à peine argentée par un soleil caché sans nuages d’un gris doux et chaud, la verdure éclatante...
Que c’est beau et qu’il ferait bon de vivre dans ce paradis.
Je me mis à marcher sur la Promenade sans me soucier de ma tête découverte et d’assez nombreux passants, puis je rentrai mettre un chapeau et prenant ma tante et Bihovetz j’allai jusqu’au pont du Midi et revins d’une tristesse incomparable .
J’avais une robe blanche avec une plaque sur la poitrine brodée d’un sphinx de couleurs anciennes sur or. Des plaques semblables aux poches et un galon pareil noué autour de la taille. Un chapeau Rembrandt à longue plume (pas comme les chapeaux anglais ni ceux qu’on voit toujours, affreuses caricatures). Et une figure aussi fraîche et aussi jolie que la mienne peut-être.
Au moins on m’enviera en secret, toutes ces dames aux toilettes vulgaires et voyantes et toutes ces filles aux robes voyantes et laidement simples tout en étant trop dame.
Fi ! les horreurs.
Je suis triviale.
Eh bien vraiment la famille a son charme. Un a joué aux cartes, on a ri, on a pris du thé. Et je me suis sentie pénétrée d’aise au sein des miens, entourée de mes chers chiens.
Victor avec sa grosse tête noire, Pincio blanc comme la neige, Bagatelle, Prater... tout cela me regardait dans les yeux et en ce moment... je vis les vieillards jouant aux faisant leurs parties, ces chiens, cette salle à manger... Oh ! cela m’oppresse, m’étouffe, je voudrais m’enfuir, il me semble qu’on m’enchaîne comme dans un cauchemar, je ne puis pas !!!! Je ne suis pas faite pour cette vie, je ne puis pas !
Un instant j’ai éprouvé quelque vanité à parler de choses sérieuses avec les vieillards... mais après tout ce sont des vieillards obscurs, que me font-ils ?
J’ai une telle peur de rester à Nice que j’en deviens folle. Il me semble que cet hiver sera de nouveau perdu et je ne ferai rien !
On m’ôte les moyens de travailler ! Au meurtre, à l’infamie !!!!!!!
Bihovetz m’a envoyé une grande corbeille de fleurs et le soir maman l’arrosa pour conserver les fleurs... Eh bien ces petits riens me mettent hors de moi.
Cette affectation de bourgeoisie me désespère !
Ah ! Miséricorde divine. Ah ! par le Dieu du ciel je vous assure que je ne plaisante pas !
Je suis rentrée du pavillon par un clair de lune enchanteur éclairant mes roses et mes magnolias...
Ce pauvre jardin qui ne m’a jamais donné que des pensées tristes et des dépits atroces.
Je suis remontée chez moi les yeux humides et triste bien triste.
Poznámky
Empress Eugénie (1826–1920) — wife of Napoleon III, exiled after the fall of the Second Empire in 1870; by 1876 she lived in England. ↩