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Dimanche 5 novembre 1876 (24 octobre)
La salle est jonchée de chiffons, enfin on emballe. Malgré ma conviction j’évite mon père, les relations tendues ne me vont pas et je ne vois pas le sujet de sa rage.- J’ai perdu tout estime pour vous, vous avez fait une petite bassesse, et pour comble vous avez résisté à toutes mes prières, vous le regretterez car je pourrai me mettre en colère pour de bon.
Ce furent mes dernières paroles hier. Ce matin je n’y pensais plus mais je crois que Pacha y pensait lui, si bien qu’il semblait découragé et que je triomphais, on ne sait pourquoi.
Enfin il s’approcha de moi et me dit qu’il allait violer sa parole d’honneur mais qu’il n’en pouvait plus. Au fait ce n’était rien, il avait vu Michel coller ensemble les morceaux d’une lettre déchirée par moi, voilà tout.
- Eh bien merci, je vais vous dire à présent votre vilenie à vous.
- Dites, mais quelle vilenie ?
- Oh ! presque rien selon vous, et j’aime mieux, mais enfin voici. Je comprends qu’on aille pour son propre compte mais pour les autres ! fi. Quand on me l’a dit j’ai répondu : ce n’est pas vrai. Car vraiment on vous avait confié là une basse fonction et la position de gardien me paraît assez dégradante pour un garçon de votre âge et puis... enfin sans être un crime c’est laid. Et ne pensez pas que je sois injuste ou que je le dise parce que... !!
Il m’a parfaitement comprise, je faisais allusion à une aventure, pendant mon départ la Durocher prit peur d’un rôdeur nocturne et Pacha alla avec l’intendant polonais coucher chez elle par commission de Bashkirtseff. Cela jeta comme une ombre sur l’homme vert et je ne pus ne pas le lui dire, cela par contre faisait de la peine et l’honnête garçon était singulièrement amoindri.
Mais loin d’être confondu par mon discours il sembla tranquillisé et me dit que ce n’était pas vrai.
- Ça n’a pas été comme vous dites... Si j’y suis allé... ce fut avec mon oncle, c’est mal mais je ne puis pas aller en travers sous peine de briser toutes les relations... je ne puis pas aller en travers ayant toujours été aimé ici... tandis que ce que vous dites...
- Si, si, c’est vrai, et que c’était héroïque, comme vous, vous sembliez superbe ! A pieds traversant la forêt en compagnie de ce vilain Polonais, les pantalons retroussés, l’air affairé... fi ! fi ! fi !
- Vous ne croyez pas que ça n’a pas été comme ça !
- Non !
- Je vous le jure !
- Non.
- Eh bien je vous le jure... que je ne revoie jamais ma mère si je mens ! Je jure par ma mère !
- Assez.
J’aurais mieux aimé passer la soirée avec l’homme vert, mais je lui donnai un livre et congé et vins chez mon père. Pour être éloquent, il faut comme disent les Anglais “be in earnest”.
Je me confondis en discours peut-être inutiles, mais on s’expliqua au moins et je crois que tout est rétabli. En outre il me dit que j’aurais mieux fait de venir en juin, “on aurait pu te montrer la société, arranger quelque chose, recevoir etc. etc”.
Mais du moment qu’il en parla je n’écoutai pas, ce qui fit très bien.
Nous nous sommes expliqués et il fut convenu qu’on ne se querellerait plus
- Tout passera, mon père, les Gedanoff, le champagne, les autres choses, mais les relations de la fille et du père ne sont pas à négliger et tu regretteras plus tard. Tu es comme ces enfants qui, quoiqu’on leur dise, ne comprendront jamais qu’ils doivent étudier, que lorsque le temps viendra de comprendre; à présent tu négliges, après tu pleureras ! Les relations tendues ne mènent à rien de bien, je n’en veux plus. Soyons sincères, soyons simples, soyons bons. Nos aigreurs, nos mécontentements mutuels, nos querelles, sont des choses naturelles et nécessaires dans le commencement de notre amitié, et à cause des circonstances existantes. Nous nous sommes tout dit, tout expliqué, assez maintenant.
Est-ce dit ? Est-ce fini ?
- Oui, c’est dit.
- Eh bien... c’est bien.
Il me coûte de jouer la comédie, mais je ne mens pas par méchanceté, je travaille pour mon bonheur aussi bien que pour le sien... je ne m’en attribue aucun mérite, mais je constate le fait.
Je suis rentrée chez moi singulièrement soulagée et si ce n’était le souvenir horrible de... cette insulte... d’autant plus horrible que c’est moi qui l’ai pour ainsi dire amenée... cette insulte de Rome.
Oh ! j’en suis assez punie, si on savait combien j’y pense et ce qu’elle me fait souffrir.