❦
Samedi 4 novembre 1876 (23 octobre)
Je devais prévoir que mon père saisirait toutes les occasions grandes et petites pour se venger de sa femme. Je me le disais vaguement, mais je crus en la bonté de Dieu.Maman n’est pas fautive, on ne peut pas vivre avec un pareil homme. Il s’est tout à coup révélé. Je puis juger à présent.
Et je m’attendais à trouver un cœur de père, un appui, un protecteur !! Et je trouve un ver de terre venimeux, plein de rancune envers sa femme envers laquelle il est coupable de la tête aux pieds. Vous l’avez vu dans la préface, et le lâche se venge de sa femme sur moi. Que c’est beau, que c’est grand, que c’est admirable !
J’ai passé la matinée entre les miens et Domenica, quand celle-ci fut partie, on tâcha de s’expliquer avec Paul, mais il singe son père et tout de travers. Il ne veut rien faire. Que deviendra cette malheureuse créature ? Son père l’a abandonné comme son domestique, ou un enfant trouvé, Etienne lui offre un certificat à l’aide duquel il pourrait servir et ce malheureux refuse !
Enfin Gedanoff et Michel, Michel et Gedanoff.
Je signai chez le notaire une procuration à Vinogradoff, pour continuer... on verra après.
Alexandre revient de la ville en disant : J’ai trouvé le mot de l’énigme.
Il paraît qu’il a rencontré chez un notaire aussi la belle-sœur et la nièce de Mme Miloradovitch, ces dames lui parlèrent de moi et dirent qu’elles auraient tant voulu me connaître, elles qui ont toujours été bien avec maman...
- Son désir le plus cher était de voir les anciens amis de sa mère - dit Alexandre.
- Comment le dites-vous monsieur, quand elle a été chez tout le monde excepté chez ma tante.
Et ainsi de suite, Alexandre m’en parla longuement, d’ailleurs je n’ai pas besoin de ses paroles pour redire ce que j’ai déjà dit. Il faut lire les lettres de maman à ce sujet, on dirait qu’elle est ici
Comment expliquer la conduite de mon père ? Est-ce par bêtise, est-ce par méchanceté qu’il a crée cette histoire avec Miloradovitch.
Je passai deux heures en voiture comme vingt minutes.
Il neige depuis le matin, la terre est blanche et les arbres tout couverts de givre, ce qui produit des teintes délicieusement vagues vers le soir. On voudrait s’enfoncer dans ce brouillard grisâtre de la forêt, cela semble... un autre monde.
Mais le doux balancement de la voiture, le parfum délicieux de la première neige, le vague, le soir, toutes ces puissances calmantes ne diminuèrent en rien mes soubresauts d’indignation au souvenir de l’action d’Antonelli, souvenir qui me traque comme une bête fauve et qui ne me donne pas un instant de tranquillité.
Je retrouvai mon père très tendrement, mais à peine fûmes-nous au salon qu’il commença à lancer ses épingles et enfin voyant que je me taisais il s’écria:
- Ta mère me dit que je finirai mes jours chez elle, à la campagne! Et quelle campagne, achetée par Romanoff !
Enfin ! Il a osé m’insulter ! Répondre, c’eut été partir à l’instant même. Encore ce sacrifice, pensai-je, et au moins j’aurai tout fait, je ne m’accuserai pas. Je demeurai assise et je ne dis pas un mot seulement je me souviendrai longtemps de cette minute, tout mon sang s’est arrêté, et mon cœur cessa de battre un instant pour palpiter ensuite comme un oiseau dans l’agonie.
Je me mis à table, toujours muette et d’un air délibéré.
Mon père comprit son erreur et se mit à tout trouver mauvais, à gronder les domestiques avec affectation pour avoir ensuite pour excuse un état d’irritation. Tout à coup il s’assit sur le bord de mon fauteuil et m’entoura de ses bras. Je me dégageai aussitôt.
- Oh ! non, dis-je d’une voix ferme et qui n’avait cette fois aucun accent pleurard.
- Comment !
- Non, non Monsieur.
- Ah ! c’est ainsi - et il courut à ma poursuite, cherchant à me saisir et riant d’un air forcé.
- Soit, dis-je froidement, de force oui, autrement non.
Je me rassis et il revint près de moi.
- Non, je ne veux pas m’asseoir près de toi.
- Mais si, mais si.
Et il tâchait de tourner à la plaisanterie, je me levai, il m’attrapa la robe, je l’arrachai et me jetai à l’extrémité de la chambre.
- Mais pourquoi, ne veux-tu pas ?
- Parce que je n’ai pas le désir de m’asseoir à côté de toi.
- Mais c’est moi qui devrais me fâcher !
- Aussi, je ne me fâche point.
- Vous voulez vous fâcher ? soit.
Je ne répondis rien et peu après il se retira et je restai comme l’autre soir avec Pacha. Je lui avais annoncé sous forme de taquinerie une révélation à son sujet.
- Vous avez fait là, lui ai-je dit, une petite vilenie. Mais je crois que c’était plus par ignorance de certaines règles de conduite honorable que par vilenie.
Il me pria de dire quoi, je ne dis rien et racontai seulement que j’avais vu de mes yeux mon père décachetant une lettre de sa sœur.
- Eh bien moi je sais... il en dit assez pour piquer horriblement ma curiosité et je le priai de dire quoi.
Tout ce qu’une femme peut déployer de séductions dans la prière, fut déployé, l’homme vert s’évanouit presque et ne me dit rien, ce qui ne m’attriste aucunement parce que l’homme ne le fait ni par taquinerie ni pour poser mais bien comme il le dit, parce qu’il a donné sa parole d’honneur de ne pas raconter.
J’en suis pour mes frais de robe blanche, de bras blancs, de mains blanches sillonnées de petites veines bleues, de cheveux flottants et de voix douce.
Je prenais des airs si malheureux, des poses si opprimées, que je le regrette presque. Pourquoi mettre à la torture ce brave garçon ? Il m’aime et j’en abuse, je le tyrannise sous forme de tyrannisée.
Mais c’est un homme fort tout de même.
- Vous auriez trop mauvaise opinion de moi si je cédais.
Et je ne répondais rien à cet argument irrésistible seulement je lui mettais les mains sur les épaules et je murmurais : Je vous en prie.
Si je me raconte ainsi, il ne faut pas conclure que j’aie été actrice, mais simplement que j’en parle comme si c’eut été une autre que moi.
Voilà quelque chose qui prouve ou que je n’aimais pas Antonelli ou que j’aime celui-là, mais comme c’est une absurdité, j’en conclus que je n’aimais pas l’autre.
Je vous dirai tout crûment que si l’homme vert avait voulu il aurait pu me baiser la main et même la figure.
en travers
Non, jamais. Tandis que les baisers d’Antonelli me font encore tressaillir.
Mais il est la perle des honnêtes gens, d’ailleurs il ne peut lui venir même en rêve l’idée que l’idéale Mousse, la hautaine, la capricieuse, la folle, peut être traitée comme les autres femmes.
Il suffoquait et se tenait à distance comme s’il eût craint de toucher même mes habits et même par hasard. Et voyant cette (c’est bien beau mais ça lui passera) réserve ou plutôt ce respect, je le tenais par le bouton de sa redingote ou bien par le collet (c’est ma façon favorite) et insistais.
Je l’enflamme et il me laisse froide.
Je parlais de la méchanceté des hommes.
- Et aujourd’hui, dis-je, il s’est trouvé une bonne âme qui a dit du bien de moi.
- Et qui vous l’a répété ?
- Une autre bonne âme.
- Ça fait deux.
- Oui, mais on dit tant de mal de moi que cela compte.
- Il y a beaucoup de pareilles bonnes âmes.
- Vraiment, je ne trouve pas.
- Mais tout le monde vous loue.
- Bah !
- Sans doute, tous ceux qui vous ont vue disent du bien de vous.
Si vous pouviez vous faire une idée de la droiture de Pacha et de sa justice vous comprendriez tout le plaisir que m’a fait cette phrase.
Alexandre prétend que Lisaveta Ivanowna offensée de mon impolitesse a défendu à Gritz de venir. C’est peut-être vrai. J’ai fait ces fichues-visites dix jours après le départ de Gritz et lorsqu’il revint de Vienne il ne vint plus chez nous que l’autre jour avec le comte Miloradovitch.