Jeudi 26 octobre 1876 (14 octobre)

Bénis soient les chemins de fer, nous sommes à Harkoff, chez le fameux aubergiste Andrieux; partis à une heure de la vieille Tchernakowska : sur des chevaux âgés de trente ans, des chevaux de grand-papa. Et le départ et le voyage ont été un vrai feu d’artifice de gaieté simple et honnête. On respire autrement avec des gens qui ne vous veulent que du bien et qui ne sont ni tordus ni bossus.
Alexandre m’a singulièrement édifiée et je n’ai qu’à me rappeler pour voir qu’il dit la vérité. En effet personne de la société de Poltava ne fréquente les sœurs de Bashkirtseff, on vient à Gavronzi en jeunes gens mais on n’y mène ni ses filles ni ses femmes.
en travers
Ce n’est pas vrai. Tant que mon père a voulu, il a eu toute cette canaille à ses pieds, tous depuis le préfet, sont venus aux fêtes qu’il donnait à ses maîtresses lorsqu’il les prenait à Poltava. Depuis qu’il a une actrice chez lui il s’est rangé.
Preuve les visites qu’on ne m’a pas rendues.
On n’aime pas aller dans les maisons où le monsieur a une actrice qui voit ses sœurs et ces sœurs, la princesse par exemple, entretient un Napolitain quelconque. Puisque j’en parle je dirai que la charmante princesse est allée retrouver son Pulcinella à Naples. Belle morale sur ma foi ! Le beau a passé un an à Gavronzi, l’année passée.
en travers
La princesse a loué cet Italien à Naples, et il habitait à Gavronzi et se mettait tous les jours à table, avec l’actrice française et les enfants de M. Bashkirtseff, Mme Gorpintchenko, etc.! Bref, c’est très édifiant.
Mais je deviens une femme raisonnable, j’ai acheté un portefeuille, j’inscris les dépenses, je calcule. Hélas !
Droit de la gare nous allâmes chez Sadet, elle voulut faire des façons; alors je bouleversai son magasin et lui donnai à copier une robe de Laferrière. J’ai besoin d’un vêtement chaud pour le voyage
Juif errant, quand t’arrêteras-tu !
Lola, Nadine, moi et Etienne, laissant Marie et Alexandre (Nadine n’est pas jalouse) allâmes au théâtre où il n’y eut pas une âme, mais littéralement ! Alors nous nous transportâmes dans un autre théâtre où, à ce que m’a dit mon oncle, devait se trouver Miloradovitch. Je ne voulais rien que me montrer, car en conscience il ne m’amuse pas. Il me vit et fut même très étonné, parla bas à son compagnon et tous deux nous lorgnèrent. Nous étions dans la grande loge avec en face l’avant-scène comme lui.
Ma colère est passée et de nouveau je rêve à Pietro. Cela ne prouve rien, j’ai rêvé à tout le monde, même à l’empereur de Russie. Je n’écoutais pas la pièce et rêvais. C’est malsain, mais je suis dans l’âge où on rêve à qui que ce soit pourvu de rêver.
Dois-je aller à Rome ou travailler à Paris pour devenir impératrice ? folle ! Hé! hé.
C’est crevant, la Russie telle que les circonstances me la font.
Mon père m’appelle télégraphiquement.
Je ne m’étais donc pas trompée lorsque je fis la description du portrait du grand-duc Nicolas. Lola qui l’a vu et qui a dansé avec lui à l’Institut, dit que son profil a de l’Antonelli et Antonelli... pense-t-il à moi ? Nous nous sommes quittés le 22 mai... je crois... il y a cinq mois. C’est long... bah ! je me souviens de lui, il se souvient de moi aussi. Quant à la dépêche, il fait semblant de ne l’avoir pas reçue. C’est sage. Mais je le maudis. J’ai juré et je ne le regrette pas. Ce que j’en dis je le dis comme ça, la plume écrit bien et le manche acheté aujourd’hui m’amuse. Il est en ivoire et renferme un crayon, deux lames de canif et un porte-plume; de plus il est divisé en centimètres et peut mesurer tout ce qu’on veut.
Nous avons soupé ensemble et en rentrant dans ma chambre avec Nadine je m’arrêtai devant une porte d’inconnu pour verser un verre d’eau dans ses bottes exposées à la porte.
Pourquoi m’avoir souillé les lèvres ! Sans amour et sans plaisir ! Je n’en avais même presque pas envie, mais je m’étais figuré cette scène cent fois depuis quatre ans et j’ai réalisé l’imagination comme ça.
J’ai tout autant envie d’embrasser Pacha qu’Antonelli. Si au moins c’était un amour, une passion irrésistible, mais se salir pour rien ! fi !
Je ne l’oublierai jamais.