Lundi 23 octobre 1876 (11 octobre)

Hier nous nous fourrâmes dans un coupé à six chevaux et nous partîmes pour Poltava vers trois heures.
Pacha se décida à nous accompagner après que je lui eus dit que le respect filial l’exigeait. Et il n’y consentit qu’en m’ayant pris ma parole d’honneur de ne point me moquer de cela.
Le voyage qui débuta par les larmes des deux sœurs à la vue du caveau de famille et par un abattement suprême de ma part, le voyage fut gai; les pleurs à l’heure de quitter le toit paternel provoquèrent comme un épanchement général et Pacha s’écria qu’il était amoureux fou, avec toute l’exaltation que comporte un pareil cas. “Je jure que c’est vrai, s’écria-t-il, mais je ne dirai pas de qui”.
- Si vous n’êtes pas amoureux de moi, m’écriai-je, je vous maudis.
Et sur ce ton on continua tout le temps, près de deux heures pendant lesquelles je demeurai appuyée sur Pacha avec une grande affectation de fraternité.
A Poltava Michel vint faire une visite très courte et formelle, qui m’étonnerait si je ne savais pas qu’il est en train de faire un procès à sa belle-mère dans le genre de notre procès.
A sept heures nous nous rendîmes à la gare, moi, pour reconduire, car mon train part à minuit. Mais en route les dames ayant réfléchi sur l’attitude de Michel ne firent que s’arrêter devant la gare pour me dire qu’elles voulaient remettre le voyage au lendemain et consulter un homme d’affaires.
J’avais froid aux pieds, je dis à Pacha de se mettre avec moi et Paul pour qu’à trois nous ayons plus chaud. Mais Paul, morose et indisposé se mit dans le fiacre de mon cousin qui se plaça à côté de moi, ôta sa pelisse et m’en couvrit les pieds.
- Pacha, jurez-moi de dire la vérité !
- Je vous le jure.
- De qui êtes vous amoureux ?
- Pourquoi ?
- Cela m’intéresse, nous sommes parents, je suis curieuse et puis... et puis ça m’amuse.
- Vous voyez ! ça vous amuse !
- Sans doute, mais ne prenez pas le mot dans un sens mauvais, je m’intéresse à vous, vous êtes un brave garçon...
- Vous voyez bien que vous riez ! vous vous moquerez de moi après.
- Voici ma main et ma parole que je ne ris pas.
Mais ma figure riait.
- De qui êtes-vous amoureux ?
- Je vous l’ai dit hier.
- Oui... non, je ne me souviens pas. Oh bien ?
- De vous.
- Bien vrai ?
- Parole d’honneur.
- Vous dites ça comme ça !
- Je ne parle jamais comme dans les romans et faut-il donc tomber à genoux et débiter une quantité de bêtises !
- Oh ! mon cher, vous parodiez quelqu’un que je connais !
rayéEt ma figure se contracta.
- Comme il vous plaira, Mousse, mais j’ai dit la vérité.
- Alors c’est de moi que vous êtes amoureux ?
- Oui.
- C’est une folie.
- Hé ! sans doute. Et c’est ce qui me plaît ! C’est un amour sans espoir, c’est ce qu’il me fallait. J’avais besoin de souffrir, de me tourmenter. Et puis quand la personne sera partie j’aurai à quoi songer, quoi regretter. Je me martyriserai, ce sera mon bonheur.
- Homme vert !
- Homme vert, homme vert !
- Mais nous sommes frère et sœur !
- Non, cousins.
- C’est la même chose.
- Oh ! non.
- Enfin !
- Alors, vraiment, c’est de moi que vous êtes amoureux, je ne m’y attendais nullement et c’est bien étrange.
Mais j’oublie que cette conversation a été précédée d’une autre et en présence de Paul, dans laquelle je tâchai de faire entendre au garçon que sa mère le [montait] contre moi dans la crainte qu’il ne devînt entiché de moi, qu’elle lui persuadait que je le dominais car c’est la vraie manière de détourner un homme vert.
Mais rien n’égala la surprise de Michel croyant me trouver avec Paul seulement, et voyant sa tante et sa maman en compagnie d’un homme d’affaires.
Il resta quelques instants sur la porte prononçant des syllabes extraordinaires, mais finit par entrer et resta jusqu’à dix heures.
Alors je me mis à taquiner mon amoureux... Toujours celui que je ne cherche pas !
Hélène me dit adieu en répétant que si jamais j’avais besoin d’une amie dévouée je n’avais qu’à songer à elle et, en embrassant la princesse, je dis moitié riant : “Ne me calomniez pas trop”.
A la gare, nous vîmes le comte Miloradovitch et ce fut lui qui me rendit les quelques petits services là et en wagon.
Je partis avec Paul, renvoyant Pacha selon ma promesse à Gavronzi.
On me réveilla à Iskorwka et je passai devant le comte tout endormi pour l’entendre me dire:
- Je ne me suis pas endormi exprès pour vous voir passer.
Bête ! Tous les Miloradovitch sont bêtes et avares. Cela ne m’empêche pas de quasi-regretter.
en travers
On dit que Miloradovitch fut détourné par Michel qui lui a dit de ne pas me faire la cour attendu qu’il me la faisait déjà. Je tiens cela de source certaine car le prince a dit la même chose à Pacha. D’ailleurs toute l’affaire a été salie par les Bashkirtseff et maman, dans ses lettres pleines de sollicitude, pressent et devine et raconte tout comme si elle était là. L’instinct maternel est un effet merveilleux de la bonté de Dieu. Oui les Bashkirtseff ont fait de Miloradovitch un scandale et ma mère me l’a prédit.
On m’attendait à Tchernakowka mais je me couchai de suite, brisée. Oh ! brisée.
Etienne et Alexandre avec leurs femmes et les enfants me vinrent trouver dans mon lit et, peu après le déjeuner, je fis une scène pour demander mon argent, scène supportée avec une scélérate soumission. On appelle cela en Russie : Bombarder un mur avec les petits pois secs. C’est exaspérant et pour comble... pour comble Alexandre me dit que j’avais tort de rester à Gavronzi que ce séjour ne me rapporterait que la flétrissure et qu’on devait tout redouter en compagnie des sœurs de mon père. (Oh ! ça c’est vrai). Qu’elles étaient capables de tout, même de me verser un soporifique comme dans les romans de M. Xavier de Montépin. Et qu’enfin Pavelko répandait le bruit que je lui faisais des avances et puis... on disait que mon père me courtisait, mais il a dit autrement.
Mon cœur fit un soubresaut qui me fit mal dans la poitrine et je me crus anéantie et (évaporée) par le froid soudain qui me passa par tout le corps.
Je criai pour qu’on me donnât l’argent des fermiers, et terrifiée et presque folle je me jetai sur un grand canapé en cuir vert. Si je ne m’évanouis pas c’est que j’étais trop révoltée.
On disait cela !
De tous les côtés des abîmes ! Il faut mourir... mais raisonnablement, mettre de l’ordre dans mes affaires, corriger le Journal, écrire un petit mémoire pour raconter les choses arrivées avant le journal, revoir ma mère et les miens, alors mourir !
Mourir en déclarant les causes de mon suicide, à tout le monde ! Mais en me vengeant. Tuer, empoisonner, flétrir (je sais qui et comment) et alors mourir... J’eus peur. De la mort ? Oh ! non, pour qui me prenez-vous ? Après tout ce que m’a rapporté la vie d’horreurs en si peu de temps, la regretter ? Non, mais je songeai... je ne sais pourquoi l’effroi et le dégoût qui me glaçaient me donnèrent une idée des peines éternelles de l’autre monde... et j’eus peur des crimes... ceux qui se tuent pour mettre fin à leurs tourments doivent être cruellement déçus. C’est l’âme qui souffre et l’âme est immortelle... Pierre Antonelli me l’a démontré sur la route du Colisée la nuit avant notre départ. Et c’est Pierre Antonelli qui a parlé de l’âme ! fi !
Peu à peu je me remis et je compris que cette infamie horrible n’était pas en circulation, mais bien inventée ou supposée par mes oncles d’après l’étrange conduite de mon père l’autre soir.
Alors et après ces baisers me répugnaient et je ne voulais rien penser mais à présent !!!
On envoya des courriers aux fermiers, je me remis encore un peu et allai retrouver les autres et surtout les enfants... les anges. Je me laissai embrasser par eux et je fus prête à fondre en larmes.
Je veux retourner auprès des miens ! Déjà ici je me sens mieux, là je serai tranquille.. non, mais en dehors des... Oh ! quelle horreur !
Qu’ai-je fait mon Dieu ! Qu’ai-je fait et pourquoi m’accabler ? !
J’ai vu ma nourrice Martha.
- Ce que tu as de mieux à faire, me dit Alexandre c’est de rester ici quelques jours, d’ailleurs tu as besoin de rester ici pour tes affaires, et puis de repartir au plus vite pour l’étranger.
Cela me bouleversa mais cela peut aussi être une façon de se débarrasser de moi.. Ah ! écoutez donc, supposons de la scélératesse partout, puisque nous y sommes.
Je suis parmi les miens, les bons, les honnêtes, (je ne parle pas d’argent) les miens surtout.
Dans mon mémoire (celui que je ferai) on verra les Bashkirtseff.
Et vous voulez que je sois bonne, que je crois en quoi que ce soit !!
Oh ! mais là de nouveau cette vie, ces mortifications, cette vue des gens qui sont comme j’aime, qui ont des connaissances, qui ont des ventes, des concerts, des fêtes... tandis que moi... et à mon âge !
La Tutcheff prétend qu’elle n’a rien fait et que le scandale se produisit du moment ou Alphonse Karr raconta d’une façon assez singulière dans ses “Guêpes”, le procès Romanoff. Et dire que sans le savoir, je détestais Alphonse Karr et ses écrits. Mais la Tutcheff ment ! Si Karr a écrit c’est à l’instigation de la Boutowsky et de la Bezobrasoff montées par ma chère tante.
Tout le monde savait que nous avons un procès, et on nous en parlait, et c’était tout simple avant l’arrivée des Tutcheff.
Et à présent, à présent.
Seigneur Jésus, prenez mon âme !