Dimanche 22 octobre 1876 (10 octobre)

La poste a amené une quantité de lettres entre autres une de Foster; je ne néglige personne.
Je ne sais rien de ce qui se passe. Mon père confère avec sa sœur à chaque instant. Je ne demande rien, et que puis-je demander ? Mme Tutcheff est polie et elle se borne à cela, ce qui est sage. Elle serait bien embarrassée en me rencontrant à Nice, si elle se faisait intime. Ce qui fait que sa venue ne me servira à rien. J’aurais peut-être mieux fait de dire: oui, quand mon père m’a offert de lui dire de s’en aller. Mais non, elle serait devenue une ennemie implacable. D’ailleurs, on dit qu’elle a des chagrins à elle et elle a pleuré dans un coin pendant que nous étions réunis autour de la table. Son prince est à Poltava, cela vaut mieux ainsi.
Mon père me fit préparer le lit dans sa chambre, de nouveau on parla de ma position gâtée par la Tutcheff ou Georges, ou le diable !
Je n’avais pas la force de plaider comme les fois précédentes, je me couchai silencieusement, heureuse du rideau qui me dérobait aux yeux de mon père. Comme je me taisais il m’appela et vint s’asseoir sur le bord de mon lit. Mais je ne pouvais parler, j’étouffais de larmes, car il m’avait plusieurs fois répondu qu’il n’y pouvait rien.
Je priais seulement Dieu de me calmer, je sentais les contractions des mâchoires qui ont précédé la crise d’avant-hier et j’avais honte de me révéler nerveuse. Mon père me consolait et je n’en désespérais que davantage et surtout parce qu’il est dans le caractère du monsieur d’exaspérer les gens pour le plaisir de leur prodiguer des consolations aussi touchantes que stériles. C’est ce que je lui répétais d’une voix lente et basse pour ne pas paraître larmoyante. Enfin je lui promis de me tuer et la bougie éteinte j’y songeai pendant quelques instants ce qui me fait allonger la main vers le tiroir où se trouve le revolver tout chargé; comme je l’avais prévu le bruit attira l’attention, ma main fut arrêtée et l’arme fourrée sous le matelas.
Sur ce je m’endormis, pensant à cette journée orageuse, car elle le fut, mon père et ses sœurs, et même M. Tutcheff, tous se sont légèrement entre-mordus. [sic]
A huit heures du matin, Mme Tutcheff qui m’avait embrassée la veille, entra dans la chambre pour faire ses adieux et m’embrassa de nouveau. Baiser de Judas.
C’est un jour de départs, la princesse et Hélène vont à l’étranger, et je vais à Tchernakowka où Etienne m’appelle étrangement. Je suis brisée. Je ne me suis éveillée que pour verser de nouvelles larmes, jamais je n’ai été aussi abattue, je le serai peut-être encore davantage à l’avenir, mais pour le moment c’est désespérant.
A propos. J’introduis ou je tâche d’introduire une autre manière dans cet écrit. Je vais chercher la concision, et pour que cette première phrase soit concise n’ajoutons pas un autre mot explicatif comme nous en éprouvons l’envie.