Mercredi 30 août 1876 (16 août)

Hier à onze heures je reçus un grand panier de poires. Je crus que cétait Miloradovitch. Mais non, ce n’était que mon oncle, qui m’ayant hier matin entendu parler de ces fruits envoya un homme à Poltava pour m’en avoir.
Hein ? Il paraît qu’on a besoin de m’amadouer.
Suis-je assez corrompue ! Partout je vois des calculs. C’est sale mais utile. Hélas !
Pendant que les jeunes gens étaient à la poursuite de la gouvernante, avec des feux d’artifice qu’ils lui lançaient dans les jambes, la princesse, Alexandre et moi et Kapitan parlions du pape et de Rome.
Je faisais l’inquiète disant que le cardinal était décédé.
J’ai rêvé que Pierre Antonelli était mort. Je m’approchai de son cercueil et lui mis au cou un chapelet en topaze avec une croix en or. A peine eus-je fait cela que je m’aperçus que l’homme mort n’était pas Pietro.
— Qui est-ce donc, bon Dieu ? demandai-je.
— C’est un ténor d’opéra, me répondit-on.
La mort en rêve se traduit par mariage, je crois. Vous devinez mon irritation, et chez moi l’irritation se traduit par une immobilité et par un silence complets, mais gare à celui qui taquine ou seulement me fait parler.
On parla des mœurs de Poltava. La dépravation y est très cultivée et on dit avoir rencontré Mme Miloradovitch, la nuit en robe de chambre, dans la rue avec Yonina, comme une chose assez ordinaire. Les demoiselles s’y conduisent un peu mieux que les filles et cet un peu mieux n’est dû qu’à la crainte d’un scandale positif, car elles prennent des engagements pour après-mariage. C’est comme vous voyez, très bien calculé. Mais quand on entra dans le chapitre des baisers je pris part à la conversation aussi, mais je me mis à arpenter la chambre.
Un jeune homme était amoureux d’une jeune fille, dont il était aimé et au bout de quelque temps il en épousa une autre et quand on lui demandait la raison de ce changement, il répondait :
— Elle m’a embrassé, elle a donc aussi embrassé d’autres ou elle en embrassera.
— C’est juste, dit Alexandre, et tous les hommes raisonnent ainsi.
Raisonnement injuste au suprême degré, mais qui fit que je suis chez moi, déshabillée et enragée de honte et de dépit.
— On abandonne facilement ce qui se donne facilement, preuve Marie Zankowsky. On lui fait la cour pendant un mois ou plus et on se sauve - dit encore Alexandre.
Il me semblait qu’on parlait pour moi. alors voilà la cause de... Mais est-ce que je suis si facile que ça ?...
Oh ! je n’en sais rien ! Mais au nom du ciel donnez-moi un moyen d’effacer... d’oublier, de corriger !
J’imagine ce qu’on a dit de nous à Rome ! Les bals masqués et puis cet Antonelli, il na qu’à se vanter et qu’à rire de moi ! Eh bien j’irai à Rome, avec mon père, j’irai à Rome et... et je ne sais pas. O mon Dieu ai-je donc commis un vrai crime que Vous me tourmentez tant !
Vous faites bien, Seigneur, et ma conscience, en ne me laissant pas un moment de répit, me guérira...
Ce que ni l’éducation, ni les livres, ni les conseils n’auraient pu m’apprendre, l’expérience me l’a appris.
J’en remercie Dieu et je conseille aux demoiselles d’être un peu plus canailles au fond de l’âme, de se garder bien d’éprouver un sentiment quelconque. On les compromet d’abord et on les tourne en ridicule ensuite.
Plus le sentiment est beau plus il est facile de le ridiculiser, et plus il est grand plus il est drôle. Et il n’y a rien au monde de plus ridicule et de plus dégradant que l’amour ridiculisé.
Une promenade enchantée ! La troika du prince, malgré le poids d’Alexandre et de Kapitan couché à mes pieds, volait comme l’éclair. Michel conduisait.
J’adore aller vite, les trois chevaux prirent la carrière et pendant quelques minutes, je ne respirai pas de joie et d’excitation.
Puis le croquet nous retint jusqu’au dîner vers lequel arriva Miloradovitch.
Je cherchais déjà une “histoire” quand la princesse vint à nommer les demoiselles Roslovleff.
— Elles sont bien gentilles, mais malheureuses, dit Gritz.
— Et pourquoi ?
— Mais elles ne font que voyager à la recherche de maris et n’en trouvent point.
Déjà on commençait à se regarder en souriant.
— Comment à la recherche de maris et à quoi cela se reconnaît-il ? demanda la princesse.
— Mais... elles cherchent à en attraper, par exemple, elles ont voulu m’attraper moi.
Ici tout le monde éclata de rire et j’échangeai avec la bossue un regard significatif.
— A vous attraper ? demanda-t-on. Vous leur plaisiez donc ?
— Enfin, je crois, mais elles ont bien vu que je ne voulais pas.
— Tiens, fis-je, vous êtes donc de ceux qui... j’ai connu un monsieur qui était comme vous; on lui avait persuadé qu’il était la perle des beaux et des riches et il croyait que toutes les demoiselles couraient après lui. Vous savez que c’est très malheureux d’être comme ça, sans compter que c’est insupportable pour les autres.
Mais chacun riait et on échangeait des regards qui n’étaient guère flatteurs pour Miloradovitch.
J’étais en large vêtement de soie brochée que j’avais mis pour jouer au croquet. On voyait dessous la jupe de la robe grise Marie-Antoinette la soie blanche brochée entortillée autour de moi, faisait assez mal dessus, mais je me gardai bien de remettre le corsage qui, étant du plus pur style Louis XVI semblerait trop pimpant, et Gritz penserait que je cherche à l’attraper.
Ah ! non, voyez-vous, quand on est bête c’est un bien grand malheur.
Dans ses manières, ce soir, je remarquai la même gêne que dans celles du bel Emile de Nice lorsqu’on commence à parler de mariage. Emile a peut-être pensé qu’on désirait l’attraper lui aussi ?
Et tout cela c’est Michel. Gritz osait à peine me parler d’un bout du salon à l’autre et vers neuf heures et demie seulement s’y risqua à côté de moi, mais il avait si peur et semblait si gêné que je souriais de mépris. Et lorsque Kapitan vint le prier de me prier de jouer quelque chose, car je refusai à Kapitan, le pauvre Gritz se retourna tout hérissé.
dans la marge
Mme Miloradovitch était vexée de ce que je n’allais pas la voir. Et son amant Yonina qui, avec l’aide de sa maîtresse Mme Belli, avait une peur bleue de voir marier Gritz et leur échapper la fortune. Aussi a-t-on tourné la tête au garçon et toutes les ruses, toutes les infamies de province y ont passé.
— Pourquoi moi,., comment puis-je prier plus que vous moi...
— Je n’écouterai ni l’un ni l’autre, dis-je.
— Mais le nombre prévaudra peut-être, dit Kapitan.
— Il ne fera rien, je vous assure et, si je n’ai pas joué pour vous, je ne jouerai pas pour M. Miloradovitch.
— Mademoiselle sait, murmurait ce jeune imbécile à Kapitan, qu’elle me fait, nous fait, un immense plaisir mais... enfin... je dis...
Dieu qu’il est bête d’être bête.
Je fus raide et sévère et donnai le signal du départ à dix heures.
J’allai chez la princesse qui garde rancune à Michel pour la chasse à l’Italien, et qui m’assura que ce garnement tramait quelque chose de vilain.
— Vous savez, Mousse, les deux Eristoff sont pleins du plus méchant esprit. Je vais vous citer un exemple.
La sœur de Pacha était recherchée par le baron (je ne sais quoi) eh bien Constantin Eristoff complota tant et dit tant de vilenies que le mariage s’est dérangé.
— Mais ici, il n’y a rien dans ce genre.
— Sans doute, mais vous ne pourrez jamais vous donner une idée de la vilenie de ces Eristoff. Et je sens que quelque chose se complote.
— En vérité je serais bien curieuse de le savoir.
En ce moment arriva mon père, on lui raconta tout, même l’histoire de mon corsage. Ce digne monsieur revient de Kharkoff où il est allé engager ses terres. “Encore trois ans et il passera par la cheminée” comme on dit vulgairement en Russie.
Mais ce Gritz ! Je sais bien que Michel le bourre de toute sorte de bêtises, Michel est rusé et méchant, et Gritz se laisse complètement dominer. Quel malheur d’être bête !

Poznámky

Marie translates the Russian saying вылететь в трубу, «to fly out through the chimney», that is, to be ruined. ↩