Jeudi 31 août 1876 (19 août)

Paul, tout déconfit, vint m’annoncer que Papa ne voulait pas qu’on allât manger dans la forêt.
Je passai un peignoir et allai lui dire qu’on irait. Au bout de trois minutes il était chez moi.
— Enfin, dis-je, tout cela est mal arrangé, si c’était pour un autre ce serait différent. C’est une vraie saleté ! Et j’allai dans ma chambre à coucher. Je me baignai, je fis à moitié ma toilette que mon père attendait toujours dans mon salon.
— Alors, dit-il tu trouves que c’est une saleté ?
— Mais oui.
Après un tas de malentendus assez comiques nous partîmes. Et moi d’excellente humeur, contre toute attente. C’est que Gritz est simple comme le premier jour et ces relations tendues et désagréables n’existent plus.
On nous servit dans la forêt, comme à la maison. Tout le monde avait faim, on mangea de grand appétit tout en s’égayant aux dépens de Michel. Car c’était lui qui devait organiser la partie mais, ce matin, il la renia honteusement et les provisions partirent de Gavronzi.
Puis on s’étendit sur un grand tapis à l’ombre des arbres... Les messieurs jouèrent aux cartes, de sorte qu’involontairement je dus tenir compagnie à Miloradovitch qui ne faisait qu’exprimer le désir de s’endormir, disant que moi aussi j’en avais envie.
— Comment, Miloradovitch ! s’écria mon père avec cet air moitié moqueur, moitié sérieux qui confond si bien, vous avez envie de dormir !
Marie, quelle est donc l’histoire que tu racontes à Grigori Ivovitch, ce doit être très amusant, mais à ta place je ne parlerais pas.
Ce fut un vrai coup pour ce pauvre diable, mais mon attention était pour le moment attirée par les souffrances de Kapitan qui se débattait sous les poids de Paul et de Michel, assis tranquillement sur ses épaules et son derrière et jouant aux cartes sur son dos. Il n’y a qu’en Russie des Kapitan. Je mourais de rire en regardant les tours qu’on lui jouait, car pour moi c’était un spectacle tout nouveau.
Je retournai en chariot de ménage, seule avec mon père. Nous avons causé de tout ce qui m’intéresse et il me dit bien des choses bien justes sur Miloradovitch. Nous nous entendons bien avec mon père.
A la maison je trouvai des journaux et des lettres de maman. Elle me transmet les compliments de Cassagnac qui lui ont été transmis par Mouzay.
Le cardinal est à la dernière extrémité. Et j’annonçai hautement sa mort m’appuyant sur le témoignage de mes patiences.
J’étais gaie et je parlai pour tous et Gritz était naturel et aimable.
On tira quelques fusées et on fit raconter des bêtises par un Juif. Le Juif en Russie est un être qui tient le milieu entre le chien et le singe. Les Juifs savent tout faire et servent à tout. On leur emprunte de l’argent, on les bat, on les grise, on leur confie des affaires, on s’en amuse.
Gritz parti, et les autres couchés, j’allai écrire chez mon père et, ayant fini, je lui demandai s’il dormait, il répondit que non, alors j’entrai dans sa chambre à coucher et peu à peu je lui parlai de tout, des affaires, du procès, lui expliquant la vérité, de l’argent, de mes chagrins, des Tutcheff que j’accusai hardiment, de Georges que je maudis sans pitié. Et m’excitant, m’attendrissant, me révoltant, je ris, je pleurai, et je sortis enivrée de l’impression que j’avais faite sur mon père.
Au lieu d’hostilité et de défiance envers les miens, il ne montre que... c’est-à-dire qu’il ouvrait la bouche mais je prévenais et expliquais si bien ce qu’il allait dire, qu’il disait tout autre chose, c’est-à-dire, que j’étais émerveillée et ravie. Et pourquoi étais-je persuasive ? Parce que j’étais pénétrée par ce que je disais. Voici la source de la vraie éloquence !
Mon père me parla de l’inaction des miens.
— Car enfin, dit-il, si on t’aime comme tu dis, on doit venir ici et se débarrasser de toutes ces saletés, ce serait si facile, il n’y aurait même pas de public, j’arrangerai cela en silence et tout serait dit.
Ici il parlait d’une absurde affaire des frères Babanine dans laquelle maman et ma tante furent mêlées incompréhensiblement. Une affaire pour rire.
— Quant à l’autre, continua-t-il, c’est un procès d’argent.
— Oui.
— Mais on ferait bien de le terminer. Car tout cela te fait ombrage. Et écoute-moi bien, je vois que tu es digne d’une autre vie que celle que tu mènes.
— Je crois bien !
En rentrant dans ma chambre j’étais si énervée que j’aurais passé ma nuit à pleurer d’attendrissement si Amalia n’avait pas commencé des bavardages qui dirigèrent mes idées vers un autre point.
Il faut toujours couper l’humeur, cela évite des scènes, des larmes, des gisements par terre.
Et je déteste quand je fais de ces scènes-là.
Ce pauvre Gritz ! A présent je le plains. Il est parti un peu malade.
Nous prenions du thé et il vint faire l’empressé avec moi tandis qu’au contraire je le traitai de cet air “insoucieux et indifféremment aimable que désormais je prendrai envers tous les jeunes gens”, cette masse commune qu’il faut tenir à distance.
— Pourvu que tu ne lui racontes rien, cria mon père par dessus ses cartes, il s’endormirait. C’est qu’en vérité, je suis un peu vexé, on s’endort pendant que ma fille parle.
— C’est vous, c’est vous, s’écria Gritz, qui avez dit cela ! A présent c’est fini, mademoiselle ! Constantin Pavlovitch le racontera à tout le monde et on en parlera à Poltava, ce sera une anecdote ! Quand ce n’est pas vrai, que je n’ai même pas rêvé de dormir ! Mon Dieu !
dans la marge
Et dire que je ne connaissais pas les intrigues de toute cette canaille : bien détacher de moi. Miloradovitch.
Je le rassurai mais tout en riant. Il ne m’amuse pas ce garçon, il a un défaut de prononciation qui fait buter ses paroles.
Mais vous comprenez que le malentendu sous-entendu d’hier, était désagréable. Il n’est plus et je suis redevenue naturelle et gaie:
— A quoi faut-il attribuer ces deux jours étranges ? Hum... fort bien, comme mon père, laissons.
Dieu n’abandonne jamais ceux qui se confient à Lui.

Poznámky

Gavronzi, her father's estate near Poltava, lay inside the Pale of Settlement, the western provinces of the Russian Empire to which Jews were largely confined from 1791 to 1917. There Jews were often innkeepers, leaseholders and moneylenders to the landowners, the roles Marie lists. The great wave of pogroms in southern Russia followed in 1881–84. ↩