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Mardi, 29 août 1876 (17 août)
J’entendis hier Paul dire à Alexandre en me désignant de l’œil :
— Si tu savais ! Elle a bouleversé tout Gavronzi ! Elle a refait papa à sa manière ! Tout s’incline !
En vérité, ai-je fait tout cela ? Tant mieux.
Je suis endormie et ennuyée depuis ce matin. Je n’admets pas encore l’ennui par manque de distraction ou d’amusements, et, lorsque je m’ennuie, je cherche une cause, persuadée que ce plus ou moins grand malaise provient de quelque chose et n’est point au contraire un simple effet du manque d’amusements ou de la solitude.
Mais ici, à Gavronzi, je ne désire rien, je ne regrette rien, tout va selon mes désirs, et pourtant je suis ennuyée. Faut-il donc croire simplement que je m’ennuie à la campagne ? Nescio. Mais au diable !
Quand on se mit aux cartes je restai avec Gritz et Michel dans mon atelier. Mais décidément Gritz est changé depuis hier. Il y a un certain embarras dans ses manières que je n’explique pas.
La partie de demain est remise à jeudi et le voilà qui veut partir pour une grave affaire et revenir demain soir. Quant à Michel, je lui ordonnai simplement de rester. Gritz partit.
J’étais préoccupée et on m’en fit la remarque. D’ailleurs depuis quelque temps déjà je plane entre deux mondes : on me parle et je n’entends pas. Michel jouait aux cartes dans le salon rouge, j’y entrai trois ou quatre fois, j’échangeai quelques mots avec les joueurs et avec Michel et, à peine sortie de la chambre, je l’oubliais et je me disais quel vilain garçon, je lui ai dit de rester et il est parti car je ne le vois pas. Et ceci n’est qu’un échantillon de mes distractions.
Les messieurs allèrent se baigner dans la rivière qui est belle, profonde et ombragée d’arbres à l’endroit où l’on se baigne, et je restai avec la princesse sur le grand balcon qui forme une entrée couverte pour les voitures. La petite bossue me raconta entre autre une histoire curieuse. Hier, Michel vient chez elle et lui dit : Maman, mariez-moi. Avec qui ? Avec Mousse. Il insista si sérieusement qu’elle fut obligée de l’envoyer au diable.
— Seulement, ajouta-t-elle, chère Mousse, ne le lui racontez pas, il me mangerait.
Kapitan, (revenu hier) Alexandre, Paul, Michel et Pacha (qui commence à me devenir antipathique) nous trouvèrent encore au balcon, humant une chaleur exaspérante car d’air il n’en faut pas parler, et le soir pas la plus légère brise. Mais la vue est charmante. En face, la maison rouge, et les pavillons éparpillés, à droite la montagne à la moitié de laquelle se trouve l’église toute noyée dans les arbres, plus loin le caveau de famille; à gauche la rivière, les champs, les arbres, l’espace. Et la pensée que tout cela est à nous, que nous sommes les maîtres souverains de tout cela et que toutes ces maisons, cette église, la cour, qui est comme une petite ville, tout, tout, nous appartient, et les domestiques, presque soixante, et tout...
Je jouai au croquet, Eristoff marquait les arceaux en minaudant humblement.
J’attendis avec impatience la fin du dîner pour aller chez Paul lui demander l’explication de quelques mots dits au croquet, et qui me troublèrent désagréablement.
— N’as-tu pas remarqué, me dit Paul quand je fus dans sa chambre, que Gritz est changé depuis hier ?
— Moi ? Non, je n’ai pas remarqué.
— Eh bien, j’ai remarqué, et c’est à cause de Michel.
— Comment ?
— Michel est un bon garçon mais il n’a jamais été qu’avec des femmes à souper et il ne sait pas se conduire, de plus il a une mauvaise langue, preuve l’histoire de l’autre jour. Je ne sais pas au juste, s’il a demandé à Gritz s’il a.... ou bien s’il a dit qu’il voudrait... enfin, je t‘ai dit. J’en ai parlé à Alexandre et Alexandre dit que j’aurais dû lui tirer les oreilles, la tante Nathalie (Eristoff) est aussi de cet avis.
— Mais...
— Attends. Je t’ai dit que Gritz a été persuadé par sa mère ou par ses connaissances ou je ne sais par quoi, qu’on ne cherchait qu’à l’attraper pour le marier. Et il craint les demoiselles s’imaginant qu’elles veulent toutes se jeter à son cou. Eh bien, jusqu’à hier Gritz t’exaltait jusqu’aux cieux, et hier... sans doute, je sais que tu ne veux pas de lui, tu ne te fiches pas mal (pardon pour l’expression) de tout cela, mais ce n’est pas bien. Il n’a plus rien dit hier et j’ai remarqué, enfin... voilà.
— Oui, mais que faire ?
en travers
Le petit jésuite Michel travaillait Gritz depuis trois jours.
— Il faut, tu as assez d’esprit pour cela et même pour davantage, il faut dire... faire comprendre, il est bête mais il comprendra cela, en un mot il faut... une fois à dîner, j’aiderai et tu raconteras une histoire ou bien n’importe quoi.
C’était ma pensée.
— Nous verrons, mon frère.
Ayant parlé affaire, pendant deux heures avec Alexandre, parlé de fermiers, de blé, d’orge, d’avoine, du diable, des moutons... Nous parlâmes de mon père et, par extension, de la scène qui a eu lieu hier à moitié chemin de Gavronzi. Sa belle accourut de sa forêt, toute en larmes, monsieur l’emmena à Poltava, elle y pleura pendant une heure, et monsieur mit son chapeau et partit en colère. Comme on parlait français, le domestique qui raconta la chose ne comprit rien mais retint ces mots : Je suis tout à fait perdue ! que la dame répétait toujours.
Nous touchâmes deux mots des Miloradovitch. La vieille vit pour le moment avec un certain Yonina, magistrat et notre ennemi. Il aimait ma mère et l’a demandée en mariage. Mais à cette offre grand-papa répondit ces mots que l’homme n’a jamais pu pardonner : Vous demandez ma fille en mariage, dit-il, et l’ombre1 de votre femme assassinée se dresse encore derrière vous ! - Sur ce il appela ses nombreux domestiques et leur ordonna de balayer le monsieur, ce que ces bonnes gens firent avec de vrais balais, parole d’honneur.
D’ailleurs l’histoire est connue.
Lisaveta Ivanovna a eu ce bel amoureux par l’entremise de Mme Belli, une sale nihiliste, la maîtresse en titre du beau, le beau a passé pour un Don Juan, mais il a simplement été un homme publique. Mme Potasky étant morte, il lui fallut des revenus, et Belli lui servit Mme Miloradovitch.
Voilà entre quelles mains se trouve Gritz. Et ce sont là les raisons que je donnai à Alexandre pour lui prouver l’impossibilité d’un mariage mais désirant fortement être rassurée. Alexandre a été au théâtre après nous, et entendit parler de l’arrivée de “la Belle de Bashkirtseff qui est une grande beauté”. C’est l’homme-femme, Mlle Bedriaga qui s’est exprimée ainsi.
Dans le foyer, il fut entraîné par Gritz qui parla de moi avec enthousiasme.
— L’affaire pourrait s’arranger à l’étranger, dit Alexandre, et une fois mariée, tu saurais t’arranger, d’ailleurs je me charge moi d’envoyer au diable Yonina et tous ces canailleries-là.
Alexandre est l’homme fort de la famille.
En parlant affaires, je questionnai beaucoup, c’est le moyen de n’être pas trompée. Et puis au lieu de louvoyer, je parlai simplement de tout, disant qu’il pouvait être tranquille.
— On dit que tu voles, mais je n’y crois pas. Ce sont des bêtises et des horreurs. Seulement tu es un homme heureux, tout te réussit.
Je continuai sur ce ton. Ne riez pas. La preuve de ma finesse c’est le soin que mon oncle prend de me tromper ou plutôt de me flatter, me rassurer, me faire croire à son dévouement sans bornes.
Au fond, ce n’est pas un vilain homme, mais il faut bien me tenir. Je réussis en disant tout, abruptement, cela fait croire à une grande simplicité et alors il est plus facile d’opérer.
En rentrant dans la maison blanche, je vis la troïka de Michel à la porte et Michel prêt à partir.
— Michel ! Michel ! criai-je de loin, vous partez ?
Il me présenta une boîte de mes bonbons favoris.
— Je viens de les apporter... dit-il.
— Ah ! je comprends, cette troïka vous amène de Poltava.
-Mais...
— Fort bien, merci, rentrons...
Et lui prenant le bras je le conduisis tout ébahi dans la maison en disant au cocher :
— Dételez, le prince ne partira pas.
Je ne sais pourquoi, l’effet de cette scène fut si comique que j’en ris moi-même, quant aux autres ce fut un succès. La princesse rentra en riant, Paul resta muet avec sa lanterne rouge dans la main, Alexandre promenait ses yeux de moi à Michel, Pacha se mit à crier et Michel lança un regard de détresse au cocher qui haussa les épaules et rentra à l’écurie.
J’ai fait cela pour enlever à Gritz la mauvaise influence au moins pendant un jour.
Nous étions tranquilles au salon, quand Michel disparut et un instant après nous entendîmes les clochettes de la troïka s’éloignant au grand galop.
— C’est une horreur ! pensai-je.
Je voulais le dire, le pensais croyant l’avoir dit. Ces absences-là m’arrivent souvent.
— Comment, fit la princesse, ils sont partis, Michel et Pacha !
— Il paraît dis-je.
Mais en ce moment les deux se précipitèrent dans la chambre en se tenant les côtes.
— Ah ! ha ! ha ! criait Michel.
— Ho ! ho ! ho ! hurlait Pacha.
— Ah ! Dieu, Vasaka est un homme précieux, criait le prince, précieux ! Quelle course ! C’est lui qui a couru avec la donga2 au dessus de sa tête. Les paysans l’on pris pour un fou, qui se croyait un cheval ! Il ne se serait pas arrêté du tout, mais j’ai tant crié !
Et le misérable garnement perdant sa voix, toussait et se frappait la poitrine.
La princesse s’en alla dormir furieuse, on parla d’une troupe italienne, d’un baryton qui demandait les moyens de rentrer en Italie.
Je vois que ce sera mon affaire, dit-elle.
Et Michel répondit que si cet Italien venait il lui lancerait tout ses chiens de chasse.
— Une chasse, à l’Italien ! ce serait original.
Et il s’étendit., sur tous les détails de la chasse tellement que la petite femme sortit en disant qu’elle irait en Italie pour chasser aux Italiens, où il y en a beaucoup.
Je ne pus m’empêcher de faire tableau, sur le grand escalier. Je m’assis au milieu, les messieurs qui montaient avec moi s’assirent plus bas, sur les gradins et le prince s’agenouilla. Avez-vous la gravure représentant Eléonore de Goethe ? C’était ça, même mon costume. Seulement je ne regardai personne, je regardai les lampes. Si Paul n’avait pas éteint l’une d’elles nous serions restés longtemps ainsi. Je trouve que c’est une adorable manière de tenir son salon. Dans mon palais je m’organiserai quelque chose dans ce genre.
Bonne nuit. Ah ! que je m’ennuie !
Poznámky
Note in the printed edition (Mon Journal t.9 p.43, note 2, keyed to «l'ombre»): «Sa femme s'est coupé le cou par jalousie.» ("His wife cut her throat out of jealousy.") In the extraction this note had been spliced into the middle of 065.0604. ↩
Donga: Marie's spelling of the Russian duga (дуга), the wooden arch over the shaft horse's neck in Russian harness, from which the bells hang. ↩