Vendredi 17 septembre 1875

A cinq heures et demie on nous réveille et de nouveau en wagon. Quel dommage qu’il n’existait pas des chemins de fer du temps de Dante, il en eut certainement fait un des tourments de son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel !
Grâce à un livre je ne suis pas tout à fait misérable. A Monte-Carlo je deviens rose et me mis à rire (de joie) sans cesser jusqu’à Nice. Nous avions télégraphié et la voiture est là.
Au lieu de me débarbouiller je cours voir les maçons qui m’arrangent les chambres, puis je monte au second, où nous logerons en attendant, non sans regarder les fenêtres closes du château, et avec un certain dépit.
Chez moi, je me déshabille et en chemise me jette sur mes classiques, les range, leur assigne des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, des seuls vrais amis de l’homme, cet homme fût-il Socrate.
Poi ripasato un poco il corpo lasso
Ripresi via per la piagga dierta.
mais cela pas avant de m’être parfaitement lavée des pieds à la tête, (je mis par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et la robe de batiste gris sauf le corsage que je remplace par un mantelet de foulard blanc je suis très gentille ainsi.
Allons, pensais-je en voyant que les fenêtres de la tour ne s’ouvraient pas et qu’il était six heures passées, allons résignons-nous et, avec les livres, nous passerons encore agréablement ces quelques jours; allons donc voir ce que fait mon ex-belle Gioia, cette femme qui m’a fait tant courir ! Et je m’en allai doucement et seule [vers] mon ex-belle, quand tout à coup un char traîné par deux dragons ailés s’avance et fait tourbillonner la blanche poussière de la Promenade des Anglais, le char est monté par deux hommes, dont le premier est mon oncle Saëtone et le second mon... cousin d’Audiffret, tout en blanc. Ils sont tout étonnés de me voir, font tourner et descendent du fiacre.
- Bonjour Mademoiselle ! s’écrie Girofla de sa voix de basse et perçante, en s’élançant et me serrant la main, puis vient le tour de l’oncle.
Après quelques mots:
- Eh ! bien, dit Saëtone, que faisons-nous ? nous restons ici. Mademoiselle continue sa Promenade ?
- Oui !
- Eh bien allons.
Et je dois marcher entre ces deux anges gardiens, je tremblais un peu d’être vue seule en pareille compagnie.
- Mademoiselle se promène là, toute seule si poétiquement, si doucement.
- Et oui, je n’ai pris le temps que de m’habiller ou plutôt me déshabiller, ôter mon costume de voyage.
- Que dites-vous donc ! vous êtes charmante ainsi.
J’avais bien envie de lui demander sur quelle herbe il avait marché pour avoir de pareilles choses à dire. Jamais ou presque jamais il ne parle ainsi ! Mais le pauvre garçon a l’air... je ne sais trop comment dire, il a l’air et confus et tendre et tout. On dit que les affaires marchent si mal que c’est effrayant. Pauvre âme ! Je le plains presque autant que je me plaindrais moi-même.
Nous arrivons devant la porte et ils entrent saluer ma tante qui s’avançait vers nous. En disant adieu il me serra la main comme alors et je rentre si gaie, si heureuse que ma tante me gronde et me dit que je suis une fille sans vergogne.
- Tant que vous voulez Madame, je suis enchantée, enchantée, enchantée et je ne le cache pas.
J’ai peine à comprendre et même je ne comprends pas du tout cette grande joie, j’ai de nouveau la fièvre comme alors et ne pense qu’au moyen de vite, vite passer la soirée et arriver au lendemain. Dans cinq jours il repart pour Paris pour revenir définitivement à Nice. Je tâcherai de faire en sorte qu’il ne s’en aille pas.
Allons bon ! voilà que ma folie me prend de nouveau ! C’est qu’en le revoyant je lui trouve un air auquel on ne devrait pas se tromper et puis il m’a paru [Rayé même cherché] très heureux de me voir.
Enfin ! quoi ! Je l’ai déjà dit, dès qu’une idée est entrée dans ma tète, elle y reste et moins il ÿ a de chances réelles, plus elle se cramponne à mon cerveau. D’ailleurs je ne sais moi-même que penser, un jour il me semble que ça y est et un autre que je suis méprisée. De là les extrêmes de mon humeur, joie extraordinaire ou dépit et colère.
- J’étais au Grand Hôtel, dit l’homme, et on m’a dit: « Parties ! »
- Ah ! bien, nous sommes restées dix jours à Paris, c’est votre faute si vous n’avez pensé que dans huit jours à venir.
- Mais, non Madame, je suis allé le surlendemain. Mais si vous étiez allé encore deux semaines plus tard, c’est alors que vous nous trouveriez, dis-je en riant.
Peut-être a-t-il voulu faire de l’effet en nous faisant attendre sa visite, ou simplement n’y a pas pensé ! Il est facile de voir laquelle des deux suppositions mon amour-propre préfère.
Tous les gens que nous voyons ne nous parlent que de lui et on dit qu’on dit, ce qu’a dit de Gonzalès .