Lundi 20 septembre 1875

Voilà ! deux jours je n’ai rien écrit, j’avais oublié mon journal mais il gémissait dans sa boîte blanche et le voilà encore.
Samedi je suis sortie avec ma tante, je n’ai pas vu d’Audiffret et je me suis presque ennuyée. Le soir au théâtre. On donne « Jean le cocher », je m’ennuie comme trois personnes ensemble dans la grande avant-scène avec ma tante.
Dimanche je passe mon temps à peindre, j’ai fait le portrait d’Olga à la couleur, qui n’était qu’ébauché au fusain, remplir ce grand ovale m’a fatigué la main mais je voulais encore peindre, j’ai pris un autre ovale de la même grandeur, j’ai fait poser Frédéric. Ce n’était pas facile, allez !
A grand peine nous l’avons fait monter sur le fauteuil, puis on appela Bagatelle et on la fit jouer avec une pierre sur le tapis pendant que Léonie chantait pour amuser le poseur et lui racontait toutes sortes de choses pour lui faire tenir sa tête en l’air.
en travers
Tout ça n’a jamais été achevé ni même continué. Je me mettais tout à coup a peindre pendant deux heures une fois, puis trois mois et puis rien.
Je le fais de grandeur naturelle et, en buste, comme un homme. Il est superbe vu de face, assis et avec la langue pendante. Enfin vient la Promenade, je suis mécontente de moi, pas de ma face mais de moi. Il y a déjà quelques voitures autour du jardin.
(J’ai reçu mes robes et les décrirai au fur et à mesure que je les mettrai).
Saëtone ne quitte pas l’Américaine, c’est au point que quelque chose de sérieux menace d’arriver.
Le fidèle Fiouloulou vient et je bavarde avec lui librement et simplement. Puis vient le patron, cet homme que je commence à haïr non pour sa face mais pour lui.
Ils ont avec ma tante un entretien assez animé, elle l’a vu avec cinq ou six autres, vers le soir sur l’avenue de l’impératrice, dansant autour d’une voiture qui contenait une dame, enfin une dame. Ils rient et je ne me mêle pas de la conversation. On me demande si j’ai vu.
- Non, quoi ?
- Oui, car enfin, un homme qui danse dans une avenue ce n’est pas naturel.
- Non, mais je n’ai pas vu, c’était sans doute vers le soir, car ma tante a beaucoup ri et n’a pas voulu me dire pourquoi.
- Ah ! c’est bien que Mademoiselle n’a pas vu, car enfin, c’était une fois par hasard, dit-il.
Je suis en robe, cette robe avec son tablier carré tombant jusque sur les souliers et son corsage divinement fait. Des bas roses et des mules de cuir de Russie avec les bouts carrés mais petits et une broderie grecque à jour. C’est ravissant. Nous marchons jusqu’au 47 où logent les Sapogenikoff, Nina seule est à la maison, les filles sont chez moi.
Ce soir on donne « Hernani » de Hugo, ce poète si antipathique, mais malgré cela je vais au théâtre, robe rose; coiffure Empire, je ne me sens pas fière, comme lorsque je sors d’habitude je me sens petite.
- Quelle loge faut-il prendre ? demande ma tante.
- Celle que tu voudras.
Elle prend la première du premier à gauche.
Je suis furieuse d’être dans une loge ordinaire.
La salle est assez pleine et toutes les belles dames de Nice me font l’honneur de me regarder.
On dit que l’on s’occupe beaucoup de moi surtout depuis le stupide Niçois. Le drame est aussi monstrueusement joué que possible, je ne m’en occuperai donc pas.
Au deuxième entracte vient Fiouloulou et se place derrière ma tante, puis d’Audiffret et se place derrière moi. Je suis furieuse contre moi, devant cet homme commun et arrogant avec ses petits airs railleurs, je suis bête, je ne sais comment parler, je ne trouve rien à dire. Enfin je me trouve misérable, petite et bête ! Or je me révolte singulièrement contre un pareil état et en veux mortellement à la cause. Qu’on ne pense pas que je sois interdite ou timide, que je l’aime, non, oh non, simplement sa présence me fâche et son air me vexe et me rend bête. Cette malheureuse idée qu’on me trouve bête me poursuit ! C’est affreux un pareil état !
Sans détester sa figure comme celle du Polonais, je commence à le détester, lui. Je me sens une telle colère contre cet homme, une telle méchanceté que c’est curieux. Il a l’air misérable, comme Gioia après la défection du duc, il a perdu son chic. Et je ne lui en veux que davantage. Vient Saëtone et je ris de son amour pour l’Américaine. Sa présence me remet un peu, mais bientôt je retombe encore dans ma bêtise.
Quand ils furent partis, vient mon ami Ricardo: entre autres, il demande si nous restons ici pour l’hiver.
- On n’en sait rien encore, dit ma tante, qui sait ce qui sera cet hiver.
- Alors il y a des projets en l’air.
- Oui.
- Ah ! alors, il y a des projets, c’est vrai ? ! s’écrie-t-il en me désignant de l’œil et avec une telle intonation que nous nous regardâmes avec ma tante et comprîmes de suite de quel projet il voulait parler, sans qu’aucun autre mot nous eût éclairées.
- Quel projet ? continue l’homme content de pouvoir savoir sans avoir risqué une question dangereuse.
- Le projet de partir de Nice, dit ma tante après avoir échangé avec moi un regard éloquent.
L’homme a vu et cru, nous avons compris et nos yeux.
Sont-ils étranges !
Après ce soir ce sera pire encore, pendant deux actes et deux entractes, on a vu l’homme tantôt debout derrière mon fauteuil, tantôt assis et, ce qu’il y a de mieux, il nous a accompagnées au sortir du théâtre, et comme notre voiture était en retard, tous ces bons Niçois ont pu voir ma tante et Galula et moi et d’Audiffret, Emile les suivant, nous acheminer à pied, vers la place Masséna où nous avons pris un fiacre dans lequel ces messieurs nous ont placées, et Girofla a levé la capote. Cela m’a fait un certain plaisir. Etre un instant comme les autres, pas seules et misérables comme avant. -
Je rentre souverainement mécontente de moi et de tous.
Je suis bête !
Cette idée qu’on me croit bête me rendra bête.
Il me semble étrange qu’on parle de moi, que je sois l’héroïne d’un de ces mariages que le public se plaît à faire.
Que le monde est laid !
Que les hommes sont petits !
Hier au théâtre nous avions la loge qu’avait jadis le petit Chilowsky, d’indifférente mémoire.
On s’est souvenu de ses rideaux toujours baissés.
- Comme Mme Prodgers l’autre soir, dit Girofla, elle ne s’est pas du tout bien trouvée d’avoir fermé ses rideaux.
- Oui on l’a sifflée, dit ma tante.
- J’étais ce soir au théâtre, dis-je, il y a de cela plus de deux ans.
- Elle était avec Miss Robenson, dit ma tante en souriant à d’Audiffret.
- Oui, oui, parfaitement, dit-il, la jolie Américaine, oui.
- Je l’ai connue l’été dernier à Spa.
- Cet été ? demanda vivement l’homme.
- Non, l’été dernier, je la voyais à Nice il y a deux ans mais l’été dernier seulement nous avons fait connaissance.
Et je me suis presque embrouillée en disant cela. Je me souviens très bien du scandale du théâtre. Mme Prodgers et la Robenson étaient toutes deux tellement habillées et décolletées que Collignon qui était avec moi s’écria:
- Vraiment à les voir ainsi toutes deux on les prendrait pour deux cocottes !
- Et puis:
- La voilà, Miss Robenson, j’espère qu’elle est arrangée ! Elle est restée deux heures devant la glace, elle est jolie mais plâtrée, plâtrée..
Plusieurs messieurs étaient dans la loge, et ces dames eurent l’idée de fermer les rideaux. Aussitôt plusieurs personnes du parterre se levèrent et dans un instant tout le parterre se leva et se tourna vers la loge avec des sifflets, des huées et des cris:
- Pourquoi baissez-vous les rideaux ! Est-ce qu’on fait mal ? Ouvrez les rideaux !
J’en ai frissonné pour les deux pauvres femmes, mais elles, au bout de deux minutes, parurent sur le devant de la loge écartant les rideaux, calmes, et restèrent ainsi toute la soirée mais un peu plus convenables que d’habitude.
Je suis allée me promener ce matin à onze heures, il faisait une petite chaleur très agréable et je suis rentrée pour déjeuner, un peu fatiguée.
Après je me mets en voiture, vais chez Nina, amène Olga chez moi et la fais poser pour son portrait qui commence à devenir pas mal.
Je suis très sévère pour ma peinture, mais je ne puis me refuser une grande aptitude, [Quelques mots cancellées] C’est pour la première fois que je travaille d’après nature. Olga a posé deux fois, la première fois il y a longtemps et la seconde aujourd’hui, et le portrait est presque fini. Il n’est pas modelé mais le puis-je ? Ayant peint pendant une année seulement d’après de vilains modèles des peintures de Bensa que je copiais trois fois par semaine, et avec un professeur incapable !
Ce que je viens de faire m’encourage énormément. La ressemblance est parfaite, la peinture est en enfance mais j’espère arranger.
Je reconduis mon modèle chez elle et je descends avec ma tante. Nous faisons à peine trente pas que d’Audiffret se joint à nous et au bout de dix pas encore Chevalier.
Ainsi tous quatre nous passons devant les fenêtres des Sapogenikoff toutes pleines de têtes curieuses et d’yeux dévorants. Je souris en moi-même et continue à parler avec Chevalier et à écouter ce que dit d’Audiffret.
Cet animal est en tube, convenable en un mot, et très joli. Je me demande pourquoi ne s’habille-t-il toujours ainsi; en Niçois il est commun, en gentleman il est beau.
Je demande à Chevalier des nouvelles de Godard, s’il lui écrit et quand il reviendra et ce qu’il fait. Chevalier me répond et commence à sourire malicieusement et moi plus fine qu’on ne croit demande encore puis tout à coup rougis, tousse comme pour cacher ma rougeur et baisse les yeux.
- Ah ! qu’est-ce que j’ai donc à tousser ainsi, c’est M. Godard qui en est cause.
- Ah ! Mademoiselle je le lui écrirai, il m’écrit qu’il est triste, qu’il regrette Nice, qu’il n’a jamais pensé qu’il la regretterait autant etc. etc. voilà ce que me répond Chevalier en me voyant si engodardée [sic].
C’est amusant, voilà qu’il va penser des bêtises, et les écrira à Désiré. Je suis contente ! Je ne suis pas si bête ce soir, j’ai ri et parlé et l’homme ne m’a pas fermé la bouche, je suis plus à mon aise, je voudrais l’être tout à fait.
Ma tante malgré ma triple injonction d’hier n’a pas invité ces beaux chiens chez nous.
Je ne sais quelle raison cachée elle a car, avec son air étrange elle me dit qu’elle a oublié, ce soir je lui dis mon idée et rentre toute fâchée. A force d’avoir cet air détestable elle me rendra indécise et me fera penser qu’il y a vraiment quelque chose.
Près de notre porte, seules déjà, nous voyons Gioia avec son monsieur. Elle est sortie à moitié de la voiture et s’est longtemps retournée me regardant toujours, me regardant comme jamais. Ma tante dit que c’est parce qu’on lui a dit que tout le monde dit, à elle tout d’abord et à juste titre vraiment.
Tout cela me fait rire et j’aime à accréditer ce mauvais bruit.
Je crois Olga bien prise, pincée, comme dirait Fiouloulou, pendant quatre heures de suite elle n’a cessé de bavarder de l’homme, et ce qu’il a fait, et ce qu’il a dit, et combien de fois il a passé par la Promenade et comment il était mis. Et elle est rouge et animée en racontant cela. Pauvre !
Elle m’amuse parce que sa conversation m’intéresse et puis tout en riant toutes deux et, tout en prenant des airs indifférents et moqueurs, nous allons de temps en temps voir ce qui se fait sur la montagne, tout là-haut, là-haut, sous prétexte de regarder l’ouvrage de Léonie: nous nous tenons derrière elle à la fenêtre et puis rentrons en courant chez moi et éclatons de rire.
Ecoutez ce que je vais vous dire, vous, ceux qui ne lirez jamais ce journal; je suis allée trop loin en imagination et en réalité pour reculer, j’ai trop pensé, trop écrit, trop ri, trop dit, trop fait de bêtises pour cet homme, pour le laisser tranquille. Son air indifférent me met en colère, me vexe. Je veux cet homme, je le veux, il me le faut ! Si j’avais la douleur et la vexation suprême de ne pas l’avoir maintenant, eh bien alors je le prendrais plus tard et cela autrement que maintenant.
Mais plus tard ce serait une humiliation, il n’aurait pas voulu de moi pour femme (je ne consentirais jamais, mais il peut désirer n’est-ce pas ?) et il me prendra en pitié, après, quand on prend n’importe qui, une femme mariée n’est pas un fardeau et on peut la prendre sans l’aimer.
Oh ! mais si j’étais réduite à attendre ce temps je le repousserais indignement et ne... enfin... comment dire ? et ni..., n’importe, et ne... qu’après l’avoir réduit au désespoir, je le ferais aller jusqu’au pistolet, et alors seulement je pourrais, sans crainte de m’humilier. Ah ! je suis amusante !
Oh ! qu’on est misérable quand on pense ainsi vastement et quand on n’a rien !
Tuez-moi mais vous ne me ferez pas entendre raison et jusqu’à l’âge de soixante-dix ans j’attendrai toujours. En moi il y a deux moi, une qui dit oui et une autre qui dit non. De cette lutte continuelle de mes deux moi il résulte que je ne sais pas quoi penser. Car il me semble incroyable que tout cela crève comme une bulle de savon. J’ai fait des plans, ils ne peuvent donc pas s’en aller au diable !
Enfin, la première moi dit qu’il y aura quelque chose, et la seconde moi que la première est une folle et bête.
C’est moi n° 1 qui parle; elle dit que l’homme tout en affectant d’être comme avec tout le monde avec moi n’est pas comme avec tout le monde, qu’il a un air auquel on ne doit pas se tromper, que, tout en parlant aux autres, il me parle et en me parlant il prend un ton particulier, bas et sérieux. Enfin qu’il est un immense poseur, un roué, mais que je l’intéresse plus qu’il ne le pense et que cela finira comme je veux.
Le discours de moi n » 2 est plus court, plus net, plus expressif, elle dit que je suis une bête, que c’est pitoyable et prétentieux et laid de s’imaginer des choses. Qu’elles n’existent pas, qu’il n’y aura rien et qu’il faut se tenir tranquille.
On comprendra facilement l’embarras de mon tout, ayant vu la dissension qui règne parmi mes parties. Un jour je penche vers l’une, un jour vers l’autre. Enfin cela doit donc finir, je serais curieuse de savoir qui l’emportera: n » 1 ?, n » 2 ? Qui des deux.
Allons, on verra, je verrai bien après. Et puis je m’en vais à Rome, et j’ai bien peur que cela ne finisse avec ce départ.
Bigre ! ce serait plus vexant qu’on ne croit, plus vexant que je ne crois moi-même, surtout pour plus tard ce sera une tache sur ma carrière dont je ne me souviendrai qu’avec honte !