❦
Lundi 5 juillet 1875
Vanitas vanitatum ! Fumée, fumée, fumée ! Vapeur, vapeur, vapeur ! Poussière, poussière, poussière !Toutes mes idées ne mènent à rien.
Pourquoi ai-je la folie de désirer l’amour de cet homme ? C’est un péché puisque je ne l’aime pas. Si je continue je n’irai pas au paradis. Dieu ne pardonne pas le mal quand on le fait sciemment. Je m’en vais m’enlaidir, mal m’habiller, renoncer à toute espèce de coquetterie. Voilà comment je me réveille.
Smirnoff prend la leçon de chimie avec moi, il met le nez dans tous les flacons, dans toutes les fioles et sort de ma cave avec un mal de tête et avec le bout du nez noir.
J’ai deux oeillets, un blanc et l’autre rouge, depuis samedi soir, ce sont eux qui me portent gaieté.
Je vais au bain avec ma robe de Worth, longue, longue. On m’a dit que j’étais jolie. Dina et Marie se baignent. Giroflé boude Girofla qui reste assez tranquillement près de moi. Dieu merci, je commence à perdre la crainte qu’il peut me penser amoureuse de lui, et je me comporte avec lui comme avec les autres.
dans la marge
Girofla est en chapeau comme j’aime mais je ne lui dis rien.
Ma tante va à Monaco à huit heures, je crois que le petit avait envie de venir le soir chez nous, car il disait à ma tante qu’elle n’irait pas, avec ce ton qui lui est particulier.
Après tout il n’est qu’une bête. Comment ! savoir qu’il y a une terrasse et qu’on va tous les soirs sur cette terrasse et ne pas même passer.
Je m’ennuie avec Marie sur cette terrasse, Dina et Olga arrivent, nous nous cachons, nous glissant le long du pavillon, passons par les écuries, montons en voiture et nous promenons, fumons et rions. Je fais arrêter devant Nina, elle est à Monaco avec maman et les autres.
Nous nous habillons avec Marie en des robes de percale comme les Niçoises, nous couvrons la tête de voiles et chapeaux et nous en allons promener par la ville à pied. Je n’avais pas peur, car si on nous attaquait je me ferais à l’instant connaître.
Pour finir la journée j’écris à Smirnoff de la part de mon oncle Saëtone de le venir trouver demain à onze heures.
Vanitas vanitatum ! fumée, fumée, fumée ! vapeur, vapeur, vapeur ! poussière, poussière, poussière ! Que toutes mes belles résolutions !
J’ai une excuse. Personne ne me dit que l’homme m’aime. Je suis même très étrange de me poser en vainqueur qui a pitié et qui, par excès d’orgueil, se repent. Sans doute Audiffret pense la même chose que moi.