Note des éditeurs

Dimanche 4 juillet 1875

[Deux lignes cancellées]
Comme nous l’avons dit hier, nous allons à l’église de Saint-Pierre, les demoiselles seules.
J’ai bien prié, agenouillée et le menton appuyé sur mes mains très blanches et fines mais, me souvenant où j’étais, je cachai les mains et m’appuyai autrement de façon à m’enlaidir en guise de pénitence.
Je suis de l’humeur d’hier. J’ai mis la robe et le chapeau de ma tante. En sortant d’église nous voyons Audiffret passer en voiture et ôter son misérable chapeau niçois. Avec mes dispositions tapageuses je ne puis rentrer chez moi, je mène ma bruyante compagnie au couvent qui est en face de l’église et qui communique par une porte de derrière avec la maison qu’habite Nina.
Nous entrons dans ce saint lieu apportant sur nos ailes tant de gaieté, de joie et de folie que l’air sanctifié est remué et les sœurs calmes et blanches sont égayées et sortent de derrière les portes les faces envieuses.
Nous voyons la mère supérieure à travers sa double grille. Elle est depuis quarante ans au couvent.
Misera !
De là nous montons au parloir des pensionnaires et là je fais danser ma sœur Thérèse. Elle veut me convertir et me vante le couvent, et moi je veux aussi la convertir et lui vante le monde. Mercredi nous ferons connaissance du curé et du vicaire.
Nous sommes jusqu’au cou dans la religion catholique.
Eh bien ! je comprends la passion qu’on peut avoir pour les églises et couvents.
Il fait terriblement chaud, je me repose, en écrivant ou au jardin, jusqu’à quatre heures.
Alors vient mon ami Barnola et me dit que je ressemble à La Vallière avec ma coiffure d’aujourd’hui.
Après on va à la musique en deux voitures mais qui sont tout le temps côte à côte.
Terffidua, Enotëas et Fiouloulou viennent, on rit avec Girofla et Giroflé.
Au soir ces trois Grâces masculines arrivent chez nous et tous ensemble on va à ce bal champêtre. Je suis de nouveau en blanc. On m’amène Désiré, le comte d’Etienne de Robillard.
Désiré n’est qu’un enfant mais je suis avec lui de la façon la plus aimable pendant que Girofla rôde seul ou avec son oncle et s’accroche à chaque platane qu’il rencontre jusqu’à ce que quelqu’un vient l’en décrocher.
Il danse avec moi et au lieu de me reconduire dans notre coin, (nous occupons tout un coin. On danse dans un espace long et carré sous de beaux arbres garnis de drapeaux et illuminés, les musiciens sont dans un nid de verdure), je disais donc qu’au lieu de me reconduire à ma place, il me dit:
Allons nous promener car vous allez tout de suite vous cacher là-bas avec les autres. Et il dit cela d’une telle voix que je lui réponds:
Allons.
Est-ce que c’est sérieux, que vous partez ?
Oui, très sérieux, on dit même que je ne reviendrai pas. Mais ça c’est...
Oui, ça c’est... répète-t-il du même ton. Il faut dire qu’à la musique on a parlé de ce que Barnola avait dit, c’est-à-dire qu’il a un pressentiment que je me marierai en Russie et alors j’ai dit à maman:
Et que diriez-vous si je faisais cela ?
La chose produit son effet.
Je parle de son chapeau, j’espère qu’il ne reparaîtra plus.
Je passe une contredanse assise avec les nôtres, Girofla et Giroflé se turlupinent et nous amusent. Mais quand on commence une autre polka:
Mademoiselle je vous assure que c’est notre danse, l’autre n’était pas bien, vraiment c’est celle-là etc. etc.
Eh bien, lui dis-je enfin, allons danser.
Ah ! à la bonne heure. Et nous allons.
Et les Skariatine et toutes ces dames d’ici ragent de me voir avec tous leurs cavaliers. Surtout Godard, le fils du préfet, auquel la petite Skariatine fait une cour enragée. C’est au point que sa mère a voulu m’enlever mes cavaliers en les emmenant prendre du thé chez elle. Ce jardin et le sien se touchent. Mais ils se sauvent à l’exception de Désiré qui revient se plaindre à moi des assiduités de Mlle Skariatine.
Nina et maman disent que de désespoir de me voir avec Désiré, Girofla se cogne le front à tous les arbres. Nina a une si amusante manière de dire qu’on rit de tout.
A douze heures et demie il commence à pleuvoir et nous partons.
Allons Monsieur, levez-vous, donnez-moi le bras jusqu’à notre voiture.
Et chacun suivant cet exemple donne le bras aux dames.
Décidément, il m’est impossible d’aimer Girofla.
Je m’amuse seulement.
Otez votre chapeau et tenez-le au-dessus du mien, il pleut.
Voilà, répond-il en obéissant, pas une goutte ne touche.
Comme vous êtes ! on doit tout vous dire.