Samedi 3 juillet 1875

Au bain de mer nous sommes avec les Sapogenikoff et le frère d’Olga.
Enotëas ne fait que saluer et s’en va causer avec d’affreux singes. J’ai dormi cinq heures, je me sens molle.
Nous allons prendre des billets pour le Café Américain. C’est un jardin et on y joue des petites pièces et on chante. Ce soir c’est au bénéfice des inondés et tout le monde y va.
Mmes de Ballore et Wykerslooth ont prié maman d’y aller.
Nous avons deux banquettes à nous, à gauche près de moi se trouve Saëtone et presque en face, un peu de côté Girofla, en chapeau de paille et avec l’air le plus niçois imaginable. En passant je dis bonsoir à mon ami de Bauche et à M. de Ballore.
Godard, cet amour de Godard, est à distance mais bientôt il se rapproche de Fiouloulou qui est quatre banquettes devant nous.
Cet amour de garçon avec un derrière proéminent comme celui d’une femme, fait la cour à mon ami Fiouloulou. Comme he is (he, Godard) of no consequence je le regarde comme cela me convient, quand Fiouloulou vint auprès de moi, lui, mon amour de Godard se tenait près d’un arbre où il resta toute la soirée et où je l’allais de temps en temps chercher des yeux.
Girofla était mélancolique comme un amoureux, parlait à peine, regardait les acteurs, puis baissait la tête et cachait le visage dans ses mains, ou se le couvrait avec son affreux chapeau et de dessous le chapeau ses beaux yeux noirs se fixaient tellement sur moi que je me tournais involontairement, comme fascinée vers lui et, à l’instant où nos yeux se rencontraient, je recevais comme une commotion électrique et me détournais mais pas pour longtemps.
Puis il regardait le visage découvert. Je crois qu’il le faisait exprès se plaisant à voir la puissance de ses deux fenêtres ouvertes sur l’enfer.
Je suis d’une gaieté surnaturelle qui est renouvelée à chaque instant par les douceurs que me murmure Saëtone et par Désiré (je désire tout haut Godard et je l’ai nommé Désiré) qui avec son air imbécile de loin s’occupe de moi et par Girofla qui la tête baissée trace sur le sable mes lettres M.B. de toutes les façons, puis les siennes E.A. mais pour me dérouter il trace O. S. Olga Sapogenikoff, cette enfant-là est toute rouge des regards que le beau jeune homme lui lance.
Elle croit qu’il me regarde pour dérouter les gens, et je crois qu’il la regarde pour la même chose. Chacune de nous se croit la préférée, c’est drôle.
Nina assise derrière moi me reproche d’avoir knocked down Girofla, je la renvoie à sa fille:
Qu’avez-vous fait avec lui, vous l’avez complètement tué, me dit-elle.
En effet, qu’y a-t-il avec lui ?
Et tu le demandes encore!
Ah ! si je pouvais croire cela !!!!
Car il faut que je me confesse, cet homme me plaît et m’occupe beaucoup, l’autre jour j’ai cherché à pouvoir dire que je l’aimais, mais non, je ne l’aime pas, mais il me plaît et surtout m’occupe tant qu’on pourrait se tromper.
Je désire si ardemment, si follement qu’il m’aime que je donnerais pour cela bien des choses !
Mais je ne sais ce que j’ai ce soir, je suis folle de joie, de bonheur ! ! Et pourquoi ? Audiffret me demande plusieurs fois si je vais au bal champêtre demain au profit des inondés du Midi. Il remet à ma tante une invitation signée président Danis.
Saëtone, Galula et le beau ténébreux me racontent des histoires de Danis et disent qu’ils me le présenteront demain.
Je voudrais voler tellement je suis inspirée et gaie mais follement, comme une insensée, et sans raison.
Girofla manifeste le désir d’aller à pied et les autres aussi. J’eus cette idée la première et il l’a dite pour moi. Mais ma tante nous fait monter dans le sévère landau et, après avoir serré la main à nos cavaliers, nous partons.
Pendant une demi-heure je ris, chante et bavarde dans la salle à manger, enfin il fallait rentrer, il était une heure du matin.
Mais à la porte, je reste dix minutes ne pouvant cesser de rire et de dire des bêtises, maman dormait, je craignais de l’éveiller.
Je suis heureuse comme les oiseaux de Dieu, comme tout ce qu’il y a de plus heureux dans ce monde, je voudrais le crier sur les toits. Si on me demande pourquoi, je ne sais pas.
Mon cœur bat librement, mes yeux brillent, mes pieds ne touchent pas le sol en marchant, je me sens libre, gaie, légère.
Que m’apporte cette folle joie, que me présage-t-elle ?
dans la marge
(On va dire que je suis amoureuse mais il n’en est rien).