Mardi, 20 août 1878

J’ai oublié de dire que mon oncle Nicolas est ici depuis trois semaines ou plus. Il est très laid et c’est un nihiliste, un nihiliste borné. Je m’en suis moquée et puis j’ai raisonné sérieusement et je l’ai prié de m’expliquer la chose et de me dire aussi clairement et brièvement que possible ce qu’ils veulent.
Il s’est embarassé dans une telle multitude de mots que j’en suis étourdie et agacée. Ils sont tous ainsi. Il paraît que la liberté n’existe encore nulle part et que la Suisse est une monstruosité ou à peu près. J’écouterai les choses les plus monstrueuses si elles sont logiquement et clairement dites. La confusion, le manque de positif ne se peut souffrir que dans les belles choses.
J’ai un chronomètre de table à réveil et répétition; une corbeille pour les journaux et papiers, j’écris avec une plume d’oie comme M. Grévy, il me manque une sonnette je l’aurai demain.
Je lis « Le Figaro », « L’Ordre », « Le Pays », « La République française ». A vous dire vrai, je suis dégoûtée du « Figaro » bien qu’il soit le plus spirituel de tous.
Aujourd’hui seulement j’apprends que je n’ai pas fait une visite aux Gans. Je leur en ai rendue une qu’ils m’avaient faite deux jours avant. Rosalie les avait menés pendant deux jours « pour les rendre encore plus fous » et enfin a consenti à ce qu’ils entrassent voir leur caricature.
Multedo écrit à Dina, voici sa lettre.
Lettre recopiéeLettre d’A. Multedo à Dina, Mont-de-Marsan, 19 août 1878
Mont de Marsan 19 août 1878 Mademoiselle, Me permettez-vous de vous écrire, et pousseriez-vous votre bonté jusqu’à me donner de vos nouvelles ? J’apprends vous êtes allée à Ems rejoindre votre cousine. D’autre part il me revient que votre grand-oncle se trouve de plus en plus mal. Si un malheur devait lui arriver, Il vaut mieux que vous n’en soyez pas témoin et que votre cœur si bon ne soit pas soumis à l’épreuve cruelle d’un spectacle douloureux. Je me réjouis donc de votre départ. Cependant j’espére que, vous et votre cousine, vous reviendrez à Paris bientôt, afin que je puisse, le jour où je ne pourrai plus résister au regret de mon éloignement, aller vous y faire une visite pour prendre force et courage jusqu’à ma rentrée définitive au commencement de l’hiver. Auriez-vous la complaisance de me dire quand vous quitterez tous Ems pour Paris et si vous ne vous proposez pas de faire, après votre retour d’Allemagne quelque autre voyage ou excursion ? Soyez bonne et généreuse , Mademoiselle, comme les tendances naturelles de votre cœur vous portent à l’être habituellement : donnez-moi de vos nouvelles, des nouvelles de votre intraitable cousine. Dites-moi si elle m’a en horreur, ou si elle n’a pour moi qu’une indifférence dure et dédaigneuse. Dites-moi si vous êtes mon amie, si vous vous souvenez de la prière que je vous ai adressée tout bas le jour de mon départ et à laquelle vous avez répondu : « Je vous le promets. » Veuillez me répondre vite; je suppute combien de jours et d’heures il me faudra atendre votre réponse. Ecrivez-moi longuement et avec détails : chaque mot qui viendra d’Allemagne vaudra pour moi un diamant. Je mets mes respectueux hommages à vos pieds et à ceux de votre cruelle cousine et de votre tante. A. MULTEDO Est-il vrai que la fameuse guitare soit arrivée cassée?

Notes

Le nihilisme russe était un mouvement philosophique et politique radical des années 1860-1880, qui rejetait l’autorité morale et sociale traditionnelle. Inspirés par des écrivains comme Nikolaï Tchernychevski et Dmitri Pissarev, les nihilistes prônaient la destruction des institutions existantes. En 1878, le mouvement s’était radicalisé : Vera Zassoulitch avait tenté d’assassiner le gouverneur de Saint-Pétersbourg en janvier de cette même année. ↩