Vendredi, 2 août 1878

On en parle encore à Soden, on le racontera aux étrangers de la saison prochaine.
J’ai rencontré le prince Ouroussoff hier et à table on a demandé au prince Ouroussoff s’il n’avait pas rencontré une dame arrangée de telle et telle façon et il se mit à raconter sa rencontre et son étonnement. Le rire général a gagné mes deux princes eux-mêmes, à propos de mes deux princes... rien.
Je m’étais préparée à être bienveillante et à ne pas railler, eh, bien tout à fait malgré moi j’ai été d’une insolence... désespérante... et comme avec une intention bienveillante, je regardais quelquefois à droite mais me reprenant aussitôt je me détournais et lançais encore quelques unes de ces moqueries qui me fatiguent tant et qui amusent notre monde, de sorte que j’avais l’air de rire de mes voisins... d’autant plus que nous nous en occupions.
Je me suis promenée le matin et après dîner voyant sortir les princes je suis sortie et nous avons tourné les uns autour des autres jusqu’à l’arrivée de la femme allemande qui est parvenue à faire la connaissance des deux trésors. Ce doit être une cocotte. Quoiqu’il en soit j’ai été comme vexée de cet enlèvement et maintenant me voilà sans balancier jusqu’à demain une heure de l’après-midi, car à Soden on dîne à une heure. Et tout cela pour un mot de femme de chambre, si on ne m’avait pas dit cela je ne m’en occuperais pas plus que de Dourassoff.
Les Antonsky savent déjà cela par la femme de chambre Céline et m’ont dit que l’on avait envie de me parler mais que l’on n’osait pas.
Est-ce bête.
Avez-vous lu cette nouvelle chanson de Multedo ! Des vers, d’affreux vers. Cet homme est fou.
Lettre recopiéePoème d’A. Multedo à Marie, « Dona Juana », [31 juillet 1878]
[Mercredi 31 juillet] Dona Juana Votre âge est sans pitié c’est ce qui vous excuse, Mais c’est un jeu cruel celui qui vous amuse... Enfant, vous ignorez l’amour et la douleur, Les maux que peut causer l’épine d’une fleur, L’irrésistible attrait de ces lèvres charmantes D’où vous faites jaillir des notes enivrantes. Fontaine de corail aux jets de diamants ! Et vous ne pouvez pas deviner les tourments Qu’il vous plaît d’imposer par un soudain caprice Pour me faire expier un instant de délice, Quand cessant de chanter, par un regard moqueur Et votre rire aigu vous me percez le cœur. Le conseiller de Faust mêlait le chant au rire, Et tu raillais aussi, perfide époux d’Elvire, Lorsque tu soupirais ta chanson tendrement Et que tes doigts faisaient ricaner l’instrument. Ne faites pas, comme eux, cet horrible mélange. Ils étaient les démons, et vous êtes un ange... Sans doute vous souffrez si vous voyez souffrir, Surtout quand votre main ne peut pas secourir, N’insultez pas aux pleurs que font verser vos charmes. A vos pieds regardez se répandre mes larmes Dissipez mes chagrins. D’un mot vous le pouvez. Mais si rien ne vous touche... Eh bien ! Alors riez !
Lorsque tout le monde s’en fut de chez nous j’eus envie d’écrire que je suis amoureuse du Prince noir... pas sérieusement, mais seulement pour prouver que je suis volage... D’aileurs comme il y a deux allemands qui sont fous de moi il m’est bien permis de devenir amoureuse d’un troisième. Sa sœur mariée au prince Reuss est arrivée. Cela me contrarie, il ne viendra plus dîner.
On dit qu’il n’a pas les yeux noirs mais bleus... C’est possible dans tous les cas ils sont superbes.
Quand Pincio a été perdu, je n’ai pas voulu qu’on le cherche pendant vingt-quatre heures, et si on l’avait cherché de suite on l’aurait peut-être retrouvé. Je me mettais en colère quand on parlait de faire des recherches et je ne les ai autorisées que le lendemain... je ne saurais vous dire pourquoi, c’est un sentiment tout à fait absurde qui m’a menée ainsi dans l’affaire Cassagnac... si j’avais cherché Pincio de suite il serait avec moi... Si je m’étais émue aux premiers mots de Blanc, Cassagnac ne serait pas perdu...
Voilà ce que me donne chaud au cœur et froid dans le dos, au surplus cela me fait dire que j’ai deux onces de tendresse pour Auguste... le nom commence par un A, c’est déjà un signe...
Audiffret, Antonelli, Alexandre, Alfred... un signe non que j’en sois amoureuse mais que je puis avoir affaire à lui. Car... Alfred je l’exécre au point que je ne touche pas ses lettres sans m’envelopper les doigts dans un mouchoir. Des vers, des chansons.
Ce comparer au Tasse ! Mais de pareils vers je les pardonnerais à peine à un galant du XVIIIe siècle, je les pardonnerais à peine à un grand poète qui lui a le droit d’écrire de mauvais vers... mais lui, Multedo ! Seigneur.
Mon prince a un crayon fait comme, comme une vis, Mme Rembelinsky a une broche pareille, elle me la prête pour demain... pourvu qu’il vienne dîner... A quoi me servent mes pieds que je soigne comme si c’était pour Cassagnac ! Ma tante a parlé au prince Ouroussoff pour la décoration de Cassagnac... je pense à Audiffret ces derniers jours... j’avais seize ans et comme j’étais jolie, ma taille, mes pieds, mes mains n’étaient peut-être pas formés mais ma figure était ravissante... depuis elle ne l’a jamais été... je n’ai eu qu’une année.. Revenue de Rome le comte Laurenti m’a fait presque une scène... votre figure a changé me disait-il, les traits, la couleur tout est comme avant mais ce n’est plus la même chose... vous ne serez plus jamais comme sur ce portrait... il parlait du portrait de 1875 août, où j’ai les coudes sur la table et la joue appuyée sur les mains.
- Vous avez l’air d’être arrivée là, de vous être appuyée, vos yeux fixés sur l’avenir et moitié effrayée de vous dire : c’est là la vie ?- disait encore Laurenti.
A seize ans j’avais de l’enfant dans la figure, ce que je n’ai eu ni avant seize ans ni après. Et cette expression est tout ce qu’il y a de plus ravissant au monde... je vais dire une chose qui paraîtra folle; Cassagnac a cette expression là dans sa figure noire, hardie, forte, insolente, c’est ce qui lui donne ce charme inouï qu’on attribue à autre chose. Mais si chez un homme ce n’est pas suivi, doublé, d’un grand esprit et de beaucoup de force morale et physique, c’est un charme déplorable.
Je vais vous dire... je serais très fière de la conquête du prince noir car je veux le nombre autant que la qualité... mais sans doute c’est une folie qu’il faut m’ôter de la tête. On me l’a insinué, je l’ai presque cru un jour, je n’y crois presque plus... n’y pensons pas...
J’ai découvert des promenades dans Soden... je ne parle pas de promenades vulgaires où chaque étranger se croit obligé de grimper, mais des allées et des bois où il n’y a personne... J’adore ce calme. Ou bien Paris, ou bien le désert. Je ne parle pas de Rome cela me ferait pleurer tout de suite.
Le vieux Tite-Live raconte si bien et lorsque dans certains passages on sent qu’il travestit une défaite ou excuse une humiliation... c’est presque touchant... Tenez jusqu’à présent je n’ai jamais aimé que Rome ! Imaginez-vous mon plaisir quand j’entends causer ces dames de leurs nerfs, de leurs connaissances, de leurs docteurs, de leurs robes, de leurs enfants ! Mais je m’isole, je vais dans les bois, je ferme les yeux et je suis ou je veux.
Je chante et les princes jouent en bas, dans le langage musical nous conversons tous les jours, nous nous jouons les mêmes airs.