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Jeudi, 1er août 1878
Je me suis déguisée en vieille allemande aux allures bizarres, et aux petites manies. Et comme l’apparition de chaque nouvelle figure passionne les habitants du Kurhaus, je fais sensation. Seulement je commets l’imprudence de ne rien demander au garçon, les soupçons s’éveillent, on me suit, (car... j’avais quitté la terrasse où j’étais assise pendant une heure) on me poursuit et c’est fini.
Seulement je vous assure que c’est triste de faire crever de rire vingt-cinq personnes et de ne pas s’amuser soi-même. Je rentre suivie de cette meute, les domestiques et les maîtres de l’hôtel suivant les locataires, au bas de l’escalier j’ôte mes lunettes pour faire voir que c’est bien moi, Dourassoff doutait encore.
Rosalie couvre de sa protection la plus chaude les princes et pourquoi ? D’abord elle ne veut rien dire disant que je ne suis pas gentille pour les malades, et que si elle me le dit je deviendrai encore plus mauvaise. Bref le prince noir (Ah ! que je n’ oublie pas de vous dire qu’aujourd’hui à table j’ai par hasard rencontré ses yeux que deux jours de maladie ont rendu encore plus grands et plus noirs, je n’ai jamais vu d’aussi grand yeux) donc le prince noir se serait ouvert au premier garçon qui le sert et le premier garçon a été tout furieux parce que le prince m’ayant passé le menu, je m’étais détournée sans y prendre garde, ce qui aurait rendu le prince triste, parce qu’il s’était bien décidé à me parler aujourd’hui, et la tristesse du prince a rendu maussade le premier garçon auquel le prince a confié sa préférence pour que celui-ci l’avertit chaque fois quand je vais à la table d’hôte. Donc... voici,
Et comme j’objectais que me parler était bien facile en dînant depuis trois semaines à côté de moi, Rosalie me répond que j’en ai imposé à bien d’autres par ma vivacité et mes façons de me moquer de tout le monde.
Et comme je riais de ces confidences au premier garçon, Rosalie me dit que ce ne sont pas des confidences mais que pour dîner en bas les jours que je dîne il a besoin des services de cet homme qui par elle peut savoir mes projets et l’en avertir.
Vous ne vous imaginez pas à quel point les domestiques nous espionnent et font des commentaires sur les moindres choses. Ainsi ce premier garçon pour lequel le prince est très bon nous observe.
Eh bien cette saleté d’antichambre m’a fait une sorte de plaisir. Si c’était vrai après, tout... si c’était vrai cela m’attendrirait beaucoup et je n’aurais pas le courage de rire de cet être malade et poétique. Je ne voudrais lui faire aucun mal et je m’amuserais follement.
Ce soir déjà je l’ai vu d’un œil tout autre. Et à dîner, (s’ils comprennent l’anglais, c’est un drôle) j’ai raconté à Mme Rembelinsky que les deux hommes que nous prenions pour des princes n’étaient que des commis voyageurs de Berlin et Mme Rembelinsky a répandu en jouant sur la prononciation du nom du plus jeune disant Ganz (oie) au lieu de dire Hans. Ils n’avaient pas besoin de savoir l’anglais pour comprendre cela.
Je suis impatiente jusqu’à demain pour me retrouver à côté du pauvre malade, tout en reconnaissant qu’il est absurde de se fier à de pareils racontars... enfin... à Soden.
Le soir nous allons chez Mme Antonsky, je les trouve toutes, riant des faits et gestes de l’Allemande qu’ils analysent et passent en revue encore ce soir.