Dimanche 28 janvier 1877

Maman a vu M. de Villemessant et on va arranger cela.
Au fait ce n’est qu’une saleté si éloignée de nous qu’il serait ridicule d’en parler, si nous étions autrement à Nice.
Je vais aux Courses en panier avec maman, Dina, ma tante, Bihovetz, Walitsky et Meyssner suivent en landau.
Aussitôt maman, moi et le général, allons aux tribunes où nous trouvons cinq cocottes en blanc, heureusement leurs robes, toutes les cinq pareilles, différaient assez de la mienne reçue ce matin de Paris.
Le temps est superbe et tout ce que Nice, Monaco et Paris renferment de dépravation est ici. Gautier me donne le bras, maman prend celui du général et ainsi protégée j’ose regarder autour de moi..
Gioia est mise comme une jeune fille, avec une exquise simplicité composée de drap gris. La Robenson est avec l’inspecteur des chiens. Mme Vigier est en lézard. Une robe qui frise le costume, extravagante et ravissante.
Parmi les hommes on voit du beau monde et une ou deux altesses. Puis le monde habituel de Nice.
Soroka a un pince-nez vert pour dissimuler un œil poché. Qui ?
Le prince de Witgenstein est avec son ignoble Rosalie. Ma femme de chambre actuelle porte ce nom, la précédente s’appelait comme Gioia.
Maman jure que son cœur lui a révélé l’auteur de la saleté d’hier : Audiffret.
Peu importe qui.
Angelini n’est pas du tout laid. Rangoni reste longtemps avec nous pour le sérénissime Ga-lu-la.
Audiffret me regarde avec une obstination qui ressemble à s’y tromper à de l’insolence. Rien ne m’étonne à Nice.
Bihovetz est l’homme le plus agréable. Avec lui on est sûr de rire, tant il s’amuse facilement de tout. Il me soutient beaucoup aujourd’hui. Gautier est charmant.
Avant je décrivais chaque course avec les détails d’un païen guerrier. Je savais la provenance, l’âge, le poids imposé, le nom de chaque cheval. Cette fois je suis une des plus profanes. Ces deux années m’ont refroidi l’esprit et me l’ont voilé de sorte que je ne ressens que les injures... Je suis fâchée de dire cela, dans quelque temps j’en serai honteuse, je voudrai effacer.
Une foule énorme, bigarrée et pas une âme amie.
Je me mets dans le landau pour retourner, abandonnant le panier à maman avec Meyssner.
La jonction des deux voitures se fit sur la Promenade en vue de tout le monde, je repris ma place auprès de maman et me mis à manœuvrer au milieu de ce monde fou.
Pendant que j’étais en landau j’ai pu juger de l’effet de ma voiture. Il n’y a pas eu de méprise, jamais un homme sensé n’aurait pris cet équipage tranquille, gracieux et élégant, pour un char de turpitude.
Et Dieu sait si j’ai regardé avec des préventions et avec sévérité.
Je m’attendais à être montrée au doigt, aussi suis-je surprise du bon accueil..
Ce soir concert d’une Alma Michelini, chanteuse russe protégée par Mme Souvoroff, à l’hôtel de la Méditerranée.
Nous y allons avec Meyssner. L’entrée n’est pas laide. La princesse s’est levée fort aimable, tendant la main, et a indiqué des fauteuils au premier rang à côté de la petite Lise, et devant son fauteuil à elle illisible, J’étais avec Dina et la Princesse
Il n’y a eu que trois toilettes remarquables, toutes trois blanches. Celle de la princesse, celle de Dina et la mienne.
A la fin des groupes se formèrent, la princesse alla vers ses connaissances, nous sommes restées à l’écart, le public défila. [Une ligne rayée]
Elle loge tout à côté aussi les invités n’eurent qu’à traverser la rue pour se rendre au souper.
Je ne comprends pas cette femme. Autant vaudrait ne pas venir nous parler et nous saluer et dire tant de choses. C’est absurde. Si c’était ailleurs je serais vexée. Mais ici c’est le contraire qui m’étonnerait.
Avec tout cela, avec ces veilles, ces nuits passées à écrire ou à rester dans mon fauteuil, froide et muette, méditant sur mes infortunes, avec tout cela je me suis abîmé la peau, j’ai les yeux cernés, enflés, le teint terreux, la bouche plissée. Ce n’est pas ma faute.