Samedi 27 janvier 1877

Il y a des choses si odieuses que quelques brave l’on soit on hésite d’écrire.
Nous étions chez les Anitchkoff, j’ai peint avec Olga et après avoir fait un tour pour montrer ma livrée (faite en vingt- quatre heures et fort belle) je suis rentrée pour me préparer à aller ce soir à l’Opéra entendre Faure dans “ La Favorite”.
La poste arriva comme de coutume, et voilà ce que je lus dans le compte rendu des Courses par Robert Milton le journaliste du “Sport”.
Coupure de presseLe Sport, compte rendu des Courses de Nice par Robert Milton, janv. 1877
“L’équipage à sensation a été celui de deux petites dames apartenant au monde très aimable, leur panier était blanc imitant la paille d’Italie, leurs poneys étaient blancs et elles étaient habillées de blanc : un vrai chou à la crème”.
Il est évident que c’est écrit avec malice, car chacun nous connaît et puis dans une circonstance ordinaire on n’employerait pas ces expressions. Ce qui est bizarre c’est, c’est le chou à la crème, qui me blesse le plus.
Aussitôt lu, je passai le journal à mes mères, et alors je suis allée passer une robe et un chapeau, atterrée et navrée.
Est-il possible de pousser la méchanceté jusque là. Car il est évident que ce pauvre Robert Milton n’a été ni trompé ni poussé à cela par son propre désir de nous nuire.
Un rapide conseil se tient dans ma chambre, maman est suffoquée, ma tante muette, Walitsky cherche des adoucissants.
Maman et moi montons en voiture et nous précipitons dans le cabinet d’études de M. Malaussena, notre avocat, le premier avocat de Nice, homme intelligent et ayant joué un grand rôle dans l’annexion de Nice, très connu du reste.
Son avis est celui que j’ai émis d’avance. Passer sous silence ou bien parler doucement à M. de Villemessant. Car il n’y a pas à traîner cela en justice. Personne n’a été nommé et puis c’est une matière si délicate qu’y toucher serait chose terrible.
- Si on avait écrit cela de ma fille, dit M. Malaussena, je n’y ferais aucune attention. Et qu’est-ce que vous avez à vous inquiéter de ce que disent les journalistes. On m’a bien accusé d’avoir volé vingt-cinq millions à la ville de Nice ?
Nous allons à l’hôtel du Luxembourg. Un cocher de M. de Villemessant nous dit qu’il est à Monaco.
Demain, si ce n’est ce soir, le journal fera le tour de la ville. Voilà une situation vraiment désespérée. Mais il faut aller au théâtre. Nous y allons pendant que maman prend le train pour Monaco.
Je suis si abasourdie que je ne sais comment on nous a regardées. Collignon était avec nous, il fallait avant avoir l’air comme toujours pour feindre l’ignorance ensuite.
Faure chante admirablement bien mais sa voix semble une voix morte.
Gautier qui a passé un long temps dans notre loge et qui nous a mises en voiture prend l’air d’Audiffret, je le lui dirai à la prochaine fois.
Cette brusque sortie chez Malaussena, puis le théâtre ont considérablement amorti l’impression.
Le plus terrible c’est que demain je devrai aller aux courses avec la même voiture.
Dieu, prenez en pitié mon âme et retirez-là des misères humaines, je Vous le demande en grande sincérité et avec conviction.

Notes

Jean-Baptiste Faure (1830-1914), the most celebrated French baritone of the day, singing in Donizetti’s La Favorite (1840). Kernberger (2013) likewise identifies him as Jean-Baptiste Faure. ↩
« Robert Milton » was the pen name of the racing writer Albert de Saint-Albin (1843-1901). Le Sport, « journal des gens du monde », was a Paris paper of racing and society news. ↩
« Le monde très aimable » (the « very amiable world ») was a euphemism for the demi-monde of kept women; a chou à la crème is a cream puff. ↩
François Malausséna, a Nice lawyer and the city’s first mayor after its annexation to France in 1860 (in office 1861-1870). ↩
Hippolyte de Villemessant (1810-1879), founder and director of Le Figaro, who spent his winters on the Riviera. ↩