Mercredi 10 janvier 1877

« Monsieur,
C’est avec un profond regret que je me vois forcée de revenir sur un sujet qui semblait être éclairci.
Après les explications que vous avez eu la bonté de donner et qui m’ont été transmises mardi dernier, j’ai télégraphié à Rome. Vous vous êtes sûrement douté que c’est de Rome que m’ont été communiquées vos, soit-disant, paroles. La personne s’obstine étrangement.
Sûre de votre bonne foi, Monsieur je vous prierai donc de trancher la question en m’écrivant en deux mots ce que vous avez dit mardi.
J’espère que vous ne verrez dans cette demande rien que de fort naturel, comprenant toute l’impossibilité d’une mise en présence des parties, qui étant fort difficile, serait en même temps parfaitement désagréable.
Agréez Monsieur l’expression de ma considération distinguée.
Marie Bashkirtseff »
Ce n’est pas encore envoyé, mais le sera.
Impossible de se faire une idée de ma triste humeur. Je porte bien le costume de moine mais je suis loin d’accepter sa condition.
C’est infâme !
Et j’ai eu le tort d’aller à l’Opéra entendre « Le Poliuto » de Donizetti.
Ma toilette blanche comme d’habitude ressemblait fort, quant au corsage, à une chemise de paysanne et mes cheveux étaient négligement enroulés et retenus derrière la laissant toute la tête découverte mais encombrant la nuque [Mots cancellés ] pour retomber ensuite en deux grosses boucles sur le dos; c’était d’une simplicité frappante. Pas un bijou, pas un ruban excepté celui de la ceinture qui me serrait la taille et s’attachait devant par une boucle en or mat.
A un autre moment je me serais cru admirée, ce soir chaque regard était une insulte. Surtout les femmes. Oh ! comme j’aimais celles qui ne me regardaient pas.
M. Pierret était à l’orchestre.
Audiffret, excessivement beau, dans sa loge.
Mme Harris, dans la loge de la préfecture alla jusqu’à nous désigner de l’éventail à plusieurs reprises en parlant bas au préfet M. Darcy. Ma tante exécuta la même pantomine et lorgna la dame jusqu’à la faire rougir et pâlir. Pelikan était avec nous. Galula est venu nous voir je lui racontai Pierret en substituant le nom de maman au mien, et touchai quelques mots de notre ruine, de notre excursion à Rome, et de la tristesse qui y règne à cause du deuil de la cour, et dans les salons noirs, de la mort du cardinal, nous avons vu quelqu’un de sa famille fort mécontent car déshérité. Tout cela avec beaucoup d’à-propos et pas bêtement.
Mille projets, mille illusions, mille désirs, m’obsèdent. J’attends une réponse de mon père, la dernière. Et j’ai été en Russie... et Rien.
Dubium, illusio, deceptio, oppressio.