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Mardi 9 janvier 1877
Je ne sais par quoi commencer, je suis brisée, anéantie, pis que morte. La mort serait une délivrance, je ne l’accueillerais pas avec bonheur, je me pleurerais... mais ce serait fini en une fois tandis qu’en vivant je meurs tous les jours.Hier... voyons, oui, hier j’ai attendu Gambetta et Pierret, ni l’un ni l’autre ne sont venus, mais au lieu d’eux le comte polonais. J’étais si abattue que je lui ai dit un tas de sottises qui l’ont enchanté, à la suite de quoi je l’ai invité à dîner. C’est la fête de grand-papa et les Anitchkoff, Pelikan, Broussais et Mme Zurmüllen dîneront chez nous.
J’ai continué à dire des extravagances au petit, et ensuite on a parlé des femmes et des hommes. J’ai soutenu que ces derniers avaient tous les privilèges sérieux, au physique et au moral, alors le comte polonais parla de la hauteur à laquelle l’âme de la femme peut s’élever. Je ne lui contestais pas, seulement j’ai répondu que la femme ne pouvait pas être ministre. Et en général la femme ne pouvait s’élever devenir, s’élever sinon par l’ho que par l’homme, tandis que l’homme pouvait arriver à tout en partant de rien. On ne voulut pas comprendre ma pensée et on se mit à prouver que la femme était destinée à une autre vie, etc. etc. etc. On s’éloignait du sujet.
- Et malgré tout cela, dis-je pour finir, la femme sera toujours le cocher et l’homme les chevaux.
- Et la voiture ! s’écria-t-on de toute part.
- C’est la vie. Aussi, n’est-ce pas ce que je dis. L’homme c’est la force, la femme c’est l’intelligence.
Ensuite... j’ai dit des noctures de Chopin et puis à quoi bon ?
Pauvre Merjeevsky. C’est court et clair. Il a manqué tous les trains et devra passer la nuit à Nice...
Je suis montée chez moi, j’ai tout ôté et après avoir pleuré comme une misérable que je suis, je me suis endormie par terre.
Ce matin on m’a donné le billet que voici.
Naturellement, j’attends M. Pierret à trois heures non sans trembler quelque peu. J’avais mis ma nouvelle pelisse pour l’intimider.
À trois heures M. Gustave Pierret entra dans le salon jaune où je me trouvais. Un grand brun, paupières rouges, barbe noire, tenue correcte.
- Entrez, Monsieur, dis-je en me levant.
- Madame Bashkirtseff ? demanda-t-il.
- Non Monsieur, sa fille, mais ma mère étant indisposée c’est moi qui la remplace.
Je m’assis en lui indiquant un siège...
- Vous êtes sans doute..., étonné, Monsieur, commençais-je d’une voix tremblante et les mains inquiètes.
- Madame...
- Ne me connaissant pas...
- En effet je n’ai pas l’honneur de vous connaître, c’est la première fois que je mets votre nom sur votre visage...
- Comment Monsieur, vous ne me connaissez pas ?
- Du tout.
- Ni ma famille ?
- Ni votre famille.
- Et vous ne m’avez jamais vue ?
- Si... je crois avoir eu l’honneur... une fois au théâtre...
- Ah !
- Mais...
- C’est d’autant plus étonnant et vous allez le voir tout à l’heure.
- Mais Madame... Madame ou Mademoiselle ?
- Mademoiselle.
Je suis assez embarrassée Monsieur. D’ailleurs... je vais parler franchement, puisque c’est pour cela que nous sommes là. D’abord je me suis informée, qui vous étiez. On m’a répondu que M. Pierret était un homme bien élevé et comme il faut. C’est alors que ma mère vous a écrit. Tout cela ne vous explique rien ? Attendez.
- J’écoute, Mademoiselle.
- Ainsi, Monsieur encore une fois vous persistez à dire que vous ne nous connaissez ni de vue ni de nom ?
- Sauf les deux fois, une au théâtre, l’autre à la Promenade, oui, Mademoiselle.
- Ah ! fort bien, et voilà qui rendra notre explication on ne peut plus facile. Puisque vous ne me connaissez pas vous n’avez pas pu dire ce que... vous avez dit.
- J’ai dit quelque chose ? Moi, qu’est-ce donc, Mademoiselle ? Je vous répète encore que je ne comprends pas...
- Vous comprendrez tout à l’heure. Voilà l’affaire. Vous vous promeniez un jour avec une personne qui nous a salués.
- « Comment ! avez-vous dit, vous connaissez ces gens-là ? » « Oui » vous a-t-on répondu. Mais, avez-vous repris savez-vous ce qu’ils sont ? Ils vivent avec l’argent des autres ils n’ont pas le sou, ils ne payent personne...
- Oh ! Mademoiselle.
- Ils trompent les malheureux ouvriers...
- Permettez...
- Ils n’ont que des procès.
- Pardon...
- Des histoires...
- Mademoiselle...
- Avec la police...
- Oh ! Mademoiselle, comment ! J’ai dit cela. Ce n’est pas possible. Je suis très sobre de parole et il y a quatre ans j’ai été paralysé de la langue, il y a des moments où je ne peux pas du tout parler...
- Il paraît que ce n’a pas été dans un moment pareil mais enfin, je suis aussi sûre de la personne qui m’a répété ceci que de moi-même, ainsi il ne peut y avoir de doute sur ce point. Il s’agit donc de savoir, au juste, si vous êtes Monsieur Pierret.
- Oui Mademoiselle.
- Vous demeurez au Jardin Public n° 1.
- En effet.
- Avec votre oncle et votre tante ?
- C’est exact.
- Vous êtes veuf ?
- Oui, Mademoiselle je suis veuf... oui, veuf.
- Alors c’est vous.
- Mais puisque je ne vous connais pas !
- Cela ajoute à la bizarrerie de la chose...
- Je n’ai jamais rien dit de votre famille, quant à vous Mademoiselle, je vous ai vue un soir à l’Opéra avec un costume à peu près semblable à celui-ci et j’ai dit que vous ressembliez à la Velléda, c’est absolument tout.
- Voyez, comme c’est étrange et moi qui me préparais à vous dire : La voix du peuple est la voix de Dieu, mais il ne faut pas confondre avec cette voix-là, celle des domestiques chassés et des fournisseurs qui ont triché dans leurs notes...
- Mais je n’ai jamais eu de rapports avec les domestiques...
- Je le crois
- Mon oncle et ma tante sont arrivés de Paris avec trois domestiques de Paris et nous n’avons jamais eu affaire avec ceux de Nice
- De plus en plus étrange que, niant si positivement, vous ayez dit des choses aussi... étranges... Sans doute, il y a un autre Monsieur Pierret, et c’est à cet autre que je voulais dire : que c’est mal et peu digne de médire sans connaître ! Peut-être suis-je adorable, bonne, douce, divine, ainsi que toute ma famille, et vous, Monsieur, vous fiant a des gens infâmes, vous vous abaissez jusqu’à répéter des vilenies. Ah ! Monsieur que c’est peu digne d’un homme comme il faut et d’un honnête homme ! J’ai pensé donc, que ce Monsieur Pierret me voyant parler si humainement et si honnêtement serait fâché d’avoir répandu des calomnies affreuses sur le compte de gens fort agréables... peut-être et qui ne lui ont jamais rien fait.
- Je m’étonne, seulement, Mademoiselle, qui a pu vous dire cela. Je ne vais pas dans le monde, je connais presque personne ici. Un monsieur russe, le général Wolf avec lequel je me promène quelquefois et puis trois Français. Qui donc vous a dit ces choses Mademoiselle ?
- Vous comprendrez, Monsieur, que je veuille taire le nom. Tout ce que je puis vous dire c’est que je suis aussi sûre de... cette personne que de moi-même. Et à présent nous allons, s’il vous plait, passer à un sujet qui me concerne particulièrement.
- Vous, Mademoiselle ?
- Moi Monsieur. Connaissez-vous ou avez vous connu le Cardinal Antonelli?
- Jamais !
- Ni sa famille, ou quelqu’un de ses amis, vous ne lui avez jamais écrit ?
- Jamais, Mademoiselle. Jamais !
- Oh ! que c’est donc étrange. Savez-vous ce que vous avez dit ?
- J’ai dit ?
- Oui, vous avez dit ceci : la jeune fille est charmante, entendez-vous, Monsieur ?
Il s’inclina en murmurant une affirmation bien sentie.
- Mais, avez-vous continué, elle n’a pas le sou et sa famille... (vous avez répété la même chose que tout à l’heure) et, avez-vous encore dit je l’ai fait savoir au cardinal qui me demandait, lui-même ou par une personne tierce, des renseignements.
- Mais jamais, Mademoiselle ! Jamais de la vie ! C’est pour la première fois que j’entends tout cela !
- Or, il faut que vous sachiez Monsieur, que l’hiver passé il y a eu question d’un mariage entre Moi et le neveu du cardinal, et que moi, j’ai eu le caprice, j’en ai infiniment de refuser cet avantageux parti. Refus que bon nombre de personnes s’obstinent à ne point croire. Mais ceci est hors de question et je trouve même que j’entre dans des détails inutiles mais comme nous jouons en ce moment une sorte de vaudeville, disons les choses les plus extraordinaires.
- C’est pour la première fois que j’entends tout ce que vous me faites l’honneur de me dire.
- Ah ! tant mieux Monsieur... Il me répugnait de croire à une pareille vilenie de la part d’un galant homme. Quelquefois aussi on s’acharne après des personnes qu’on ne connaît pas. Que c’est mal, oh ! bien mal ! Enfin, Monsieur, puisque ce n’est pas vous, il me reste à vous demander pardon de vous avoir dérangé... mais voyez-vous j’aime tirer les choses au net et j’ai pensé qu’il valait mieux, au prix d’être taxée d’extravagance, vous prier de venir ici et de vous parler ouvertement, que d’aller ramasser ce qui se dit dans les coins
- Parfaitement vrai, Mademoiselle, moi aussi j’aime procéder ouvertement.
- Donc, Monsieur, excusez-moi de vous avoir dérangé, quant à m’excuser de vous avoir soupçonné, je n’en ferai rien attendu que je n’avais ni le droit de vous soupçonner ni raison pour être sûre de vous, ne vous connaissant point.
- Parfaitement, Mademoiselle, quant au dérangement, je suis au contraire très heureux puisque cela me procure le bonheur de vous parler.
Je me tus. Il se leva.
- Mademoiselle...
- Monsieur...
Cela a duré un quart d’heure ou vingt minutes en tout.
J’allai rendre compte de l’entrevue aux miens et aussitôt Walitsky commença de me dire ce que j’aurais dû dire à M. Pierret. C’est risible.
Ma tante rentrait comme M. Pierret sortait de la porte.
- Il avait l’air de sortir d’un bain chaud, dit-elle.
Nous sommes sorties et entrées au Skating pour prouver que je suis abonnée.
Le soir on m’emmena voir « Kosiki », une nouvelle opérette de Lecocq. Assise dans le coin le plus obscur de la loge je n’ai rien vu, rien entendu.
Le général vint nous voir et me trouva triste.
- On s’occupe trop de moi à Nice, lui dis-je, cela m’agace, c’est une infamie !
Au lieu de me rassurer, il me consola ! Il conseilla comme la princesse Souvoroff de se montrer avec la Tutcheff, « puisque toutes les infamies sortent de sa maison, c’est le seul moyen de prouver que ce sont des calomnies ».
En me consolant il fit que je me serais pendue là, dans la loge, si j’avais seulement une corde à la main.
Je suis si désespérée que je ne sais plus me plaindre.