Samedi 6 janvier 1877

J’ai rencontré la princesse Souvoroff au Skating qui... m’a répété sur la Tutcheff la même chose que l’autre jour chez Mortier. Ce fut à propos de ce que je dis de Nice.
C’est une ville de cancans et de calomnie, en revenant de Rome, j’ai appris.
Et je lui racontai tout cela.
- Ne faites pas attention à ces cancans, dit-elle, et prenez vos ennemis par la bonté.
Bihovetz me voyant avec la princesse causer longtemps et amicalement, s’anéantissait en sourires et approbations. Il ne quitte pas la princesse.
Comme je glissais plus loin, j’entendis deux: “Bonjour”, Mademoiselle, comment allez-vous ? C’étaient M. et Mme de Lewin. Je saluai légèrement à tort peut-être, mais je brusque tout le monde pour ne pas me repentir après.
Audiffret a été rencontré en sortant.
Comment puis-je me montrer à Nice ?
O quelle terrible chose que d’avoir honte de soi-même !
A présent je suis regardée par le public comme une victime. Ils me plaignent !!! Je l’ai compris par la conversation de Mme Souvoroff.
J’ai écrit à mon père il y a deux jours. Il ne répond pas encore.
Je suis toute révoltée, ayant feuilleté mon journal pendant Antonelli. La veille j’écrivais les choses les plus raisonnables et le jour suivant j’agissais comme la plus triviale et la plus sotte des femmes !
Comme je me promets de changer, comme je me promets d’être convenable, d’agir selon mes idées, de ne pas m’en écarter un instant !
C’est une phrase de Madame ma mère qui m’a jetée dans les bras d’Antonelli, après le retour de Naples.
Béni soit le jour où j’ai eu l’idée d’écrire. Je lis et de cette façon j’embrasse en une heure tout un hiver, tout une époque. C’est un enseignement souverain. Pourtant si j’avais mon journal cette fois à Rome je... serais tout autrement peut-être; je n’aurais pas été si indifférente si j’avais où développer les moindres choses. Dans ce cas donc, mieux a valu ne pas écrire. Je n’avais à qui me plaindre et je n’ai pas éclaté.
A propos... j’avais soif de revoir Rome, je l’ai revue, et je commence à avoir soif de nouveau.
Je me suis définitivement habillée en capucin.
Ah ! je voudrais mourir.
Au lieu de mourir je suis allée souper au pavillon, traversant ainsi le jardin, avec une bougie et en froc à deux heures du matin.
Je lis les mémoires de Garibaldi et encore un autre livre où il en est question et je suis électrisée.
Et moi je ne suis rien. J’écris mais j’écris des choses dont personne ne s’inquiète ! Quand donc aurai-je à raconter...

Notes

Giuseppe Garibaldi (1807-1882), hero of Italian unification. His memoirs, edited by Alexandre Dumas, had been published in French since 1860. ↩