Vendredi 5 janvier 1877

Je ne me rappelle du duc de Hamilton que pour me dire que je l’ai oublié, cette réflexion vient à propos de ce que j’en ai dit à Pietro.
J’ai été à Rome et c’est comme si je n’y avais pas été. Pourtant tous ceux que nous avons rencontrés ont semblé heureux de nous revoir et je vois encore la cordiale figure de Potechine avec lequel nous sommes allées un soir au Skating toujours avec l’idée d’y trouver Antonelli, car c’est le soir, que se rassemble la mauvaise compagnie. On nous donna la loge royale, mais il n’y avait personne... La promenade au Pincio le premier de l’an, au pas à cause de la quantité des voitures, entre une double haie d’hommes, m’est toujours un plaisir. Je tends l’oreille et j’entends les remarques les plus flatteuses. Bog, comte de Pominsky de son vrai nom, lance plus que jamais ses œillades. Cette bête impertinente ne manque pas d’agrément mais il me suffirait de savoir qu’il a prononcé le moindre mot à peine désobligeant sur moi, pour le haïr à l’excès. Chose remarquable, pendant ces huit jours de Rome j’avais toute ma voix, à peine arrivée à Nice j’ai de nouveau un crapaud dans la gorge.
Pour abréger le temps je dormis jusqu’à une heure et à déjeuner je fus surprise en peignoir par le comte Merjeewsky et sa mère. Ils sont à Nice depuis quelques jours et viennent souvent.
Laissant Broussais débiter ses plus extravagantes blagues, je m’en allai après un dîner des plus orageux. Je joue le rôle d’un singe encagé dont chacun s’approche, passe une canne ou un parapluie à travers les barreaux et quand le singe a exécuté ses plus beaux sauts, ses cabrioles les plus ouvragées, ses mines les plus furieuses, on s’en éloigne en souriant au visiteur auquel on a tenu à montrer l’animal.
On s’est ensuite apitoyé sur le sort du pauvre Émile ruiné par Saëtone, Cresci etc. Étant à Rome j’ai écrit un acrostiche que j’ai envoyé à Pétersbourg.
Émile dans peu de jours Miaulera, car des vautours Ignoblement vendant sa tour Lui joueraient un mauvais tour En voilà un four ?
Qu’onc après ce calembour À qui fera-t-il la cour ?
Un immense concours De dames qui pour Indemniser leur amour Font remuer la tour
Fichu coquin, crient-elles, bonjour !
Rends-nous nos cœurs, affreux Giaour Et puis va-t-en dans quelque four Te fourrer... ô Troubadour !
Et puis une chanson sur le retour de Serbie ou plutôt une scène.
Acte 1er
Girofla en robe de chambre turque et en pantoufles, marche en sautillant et chante. La scène se passe entre la place Masséna et le magasin oriental.
Je reviens, ô chrétien, De ces lieux Gais et radieux Ne connaissant point la géographie Je me trouvai à un point Autre que la Serbie.
(Il s’arrête et comme pris d’un souvenir délicieux sourit et se frappe les genoux).
Quel beau temps. Ah ! Satan J’ai passé chez le Sultan ! bis.
Je vous épargne le reste.
Donc ce soir il y a eu grande réception dans mon appartement illuminé comme tous les soirs. J’aime les lumières. Parmi les personnes de haute distinction présentes, on remarquait Mme Anitchkoff et ses trois filles, le général Bibi, Collignon, Walitsky, Dina, ma tante et maman. Je me tenais assise près de la cheminée m’appuyant sur un guéridon, les pieds royalement campés et coiffée d’un bonnet Marie Stuart, pas les pieds, moi. Les pieds sont placés dans des mules rouges faites par Rubini à l’imitation des chaussures égyptiennes qui m’ont frappée dans « Aida ».
Vous pensez peut-être que je suis désappointée de n’avoir pas vu Antonelli. Eh bien, vous vous trompez. Je n’ai rien à lui dire, pour le moment, il n’y venait que des reproches.
- Moi, des reproches ? Plus tard.
Pourtant c’est affreux qu’il y ait un homme qui pense de moi ce qu’Antonelli a tout le droit de penser et en connaissance de cause.
Ô folie, ô abaissement, ô Éclipse d’intelligence.
C’est ma faute.
Doute, illusion, déception, oppression. Voilà ma vie exprimée en langue distinguée.
Je trouve une lettre de Berthe à l’occasion de la nouvelle année et un sachet de violettes qu’on ne trouve qu’à Nice, envoyé par Ricardo.
Il n’y a que Nice pour m’être utile. Je ne suis pas dissipée et passe ma vie à faire des recherches scientifiques et historiques, à apprendre tant de choses que je ne sais pas.
Et alors... vient un désir fou d’avoir un magnifique cabinet d’études plein de livres précieux pour y passer la plupart du temps.
Voilà pourquoi je veux aller dans le monde : trouver un mari riche et me livrer aux études, fréquenter les hommes savants, les écrivains, les artistes. Voilà pourquoi.
Et vous attribuez cela au désir de montrer des robes !
Je ne les dédaigne point, tant s’en faut. Le luxe physique est nécessaire au luxe moral.