Dimanche 7 janvier 1877

C’est aujourd’hui que j’ai à raconter quelque chose de beau.
Le matin rien de particulier, Barnola et Broussais et puis j’apprends que Gambetta est à Nice et sans hésiter je lui envoie une lettre ainsi conçue:
« Monsieur
Vous ne vous étonnerez sans doute pas d’avoir inspiré à une personne intelligente le plus vif désir de vous connaître et de causer avec vous, aussi vous attendrai-je demain toute la journée chez moi; promenade des Anglais, 55 bis.
Recevez Monsieur l’assurance de ma profonde estime.
M. Bashkirtseff »
Estime... ça n’engage à rien, je l’estime ce qu’il vaut et voilà tout.
Et puis nous sortons, un peu avant d’arriver au rink on rencontre une dame russe et un monsieur. Ce monsieur est celui-là même qui a répondu à Rome ceci : la jeune fille est bien mais ils n’ont pas le sou, ils trompent tout le monde, mangent un argent qui n’est pas à eux, qu’ils empruntent au premier venu. Leur tra-la-la est payé par les malheureux ouvriers auxquels ils escamotent l’argent, etc. etc. D’où sais-je cela ? Voici... Wolf nous salua un jour se promenant avec ce monsieur. Comment, a-t-il fait, vous connaissez ces gens-là ? Et il dit, dixit, en ajoutant que je devais épouser le jeune Antonelli mais qu’il avait écrit au Cardinal même, ce qu’on a vu plus haut et davantage. Wolf l’a dit à M Anitchkoff et celui-ci en parlant à Walitsky d’Amalia qu’on a dû chasser à cause d’un tas d’irrégularités. M. Anitchkoff, donc, dit à Walitsky :
- Eh comment, bon Dieu, faites-vous pour toujours avoir des affaires, je sais bien que vous payez plus que vous ne devez et pourtant., et il raconta ce qu’avait dit M. Pierret à Wolf, mais se reprit aussitôt car il hait les rapportages étant lui-même un homme des principes les plus sévères.
Donc voici... cette vieille nouvelle n’a rien ajouté à mes tourments: si ce n’est la conviction que personne ne croit et ne croira jamais que je fasse fi de ceux qui m’ont demandée. Le comte Bruschetti un richard, et le comte Antonelli, neveu du Cardinal. En effet pour qui ne me connaît pas, et qui entend parler de vous par des gens comme M. Pierret, ces refus sont incroyables.
Et vous, fichus-lecteurs, mieux que personne pouvez juger . Car si je n’ai pas refusé Antonelli j’ai toujours eu l’intention de le faire. Je n’ ai pas répondu à sa lettre. N’est-ce donc rien ? Et puisque je me formalise des moindres ombres, lui n’a-t-il donc pas le droit de voir dans mon silence du mépris tout au moins ? Voilà qui est vulgaire. Ensuite ma dépêche de Paris a tranché la question et y a mis fin. Ensuite, encore, je m’étonne d’une chose surtout: comment ai-je pu me conduire comme je l’ai fait et dénaturer à un tel point le sentiment que ce garçon avait pour moi ?
D’ailleurs je l’ai dit. Antonelli a fait mon éducation, et sans avoir tout ce que j’en ai, je n’aurais jamais su comment me comporter car aucun conseil, aucun avertissement ne me profite. Il faut que je m’assure par moi-même. Autrement je penserais toujours « et si j’avais agi d’après mon idée, c’eût peut-être été la même chose ou mieux ».
Eh bien voilà qui est une affaire finie, expliquée, racontée. Et que je ne me parle plus d’Antonelli. Assez.
Mais il me convient de voir M. Pierret et de lui demander ce que vous verrez si je réussis à le voir.
Je cours chez les Anitchkoff, je monte leur deux étages, ils sont sortis. D’ailleurs ils ne me diraient rien. Alors je vais chez Wolf (toujours avec ma tante et Dina) au troisième étage
Nous le trouvons en robe de chambre, mais c’est un de ces hommes avec lesquels on ne regarde pas à de pareilles bêtises. Pendant qu’on causait du il me demandait si je n’étais pas tombée.
- Non Monsieur, dis-je, mais d’autres sont tombés aujourd’hui, par exemple ce pauvre M. Pierret je crois.
- Comment il patine M. Pierret ?
- Mais je crois que oui, n’est-ce pas un grand brun [Trois mots cancellés] il demeure au jardin public n° I ? Et est sans doute Niçois car en tombant il a laissé échapper un juron niçois tellement formidable que je voudrais bien savoir ce que c’est que ce monsieur.
- Il n’est pas niçois, c’est un homme très bien élevé et vous m’étonnez. Il a fait ses études à Karlsruhe, et il demeure effectivement où vous dites.
Vous devinez ce que j’avais au cœur quand je suis rentrée. Plus de rage cette fois, mais un désespoir sourd et point muet.
Aussitôt je me suis coiffée en poudre, et habillée à la Catherine II.
M’ayant trouvé superbe je descendis dîner avec Pelikan et vers le soir arriva Mme Zurmüllen une ravissante blonde cendrée aux sourcils teints en noir, et au teint blanc comme le lait.
On a passé une soirée fort agréable et calme dans rez-de-chaussée les salons « aux meubles superbes » et chez moi.
- Vous nous transportez de deux siècles en arrière - dit Pelikan - vous-même et votre appartement.
C’est vrai, les autres semblaient des taches.
Voilà qu’on trouve que je ressemble à Catherine. C’est la coiffure et le grand air que je sais prendre.
Ma chère famille me trouva dépoudrée et en froc blanc, en train d’écrire. On se mit à me rassurer, malheureusement tous leurs meilleurs arguments finissaient par ces mots : « Ah ! si tu avais dit oui à Pierre Antonelli, si tu l’avais accepté, il se jetterait au feu pour toi. Et si non, c’est alors que tu aurais le droit de te plaindre, mais à présent ! »
Voici encore une lettre écrite comme la première de mon écriture la plus ferme et la plus déliée.
« Monsieur
L’importance de ce que j’ai à vous dire m’autorise sans avoir l’honneur de vous connaître à vous prier de passer demain lundi chez moi de deux à six heures, promenade des Anglais 55 bis.
Recevez Monsieur mes salutations distinguées.
Marie Bashkirtseff
adresse : Place du Jardin Public, n° 1 M. Pierret. »