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Jeudi 2 novembre 1876 (21 octobre)
rayé[Une ligne cancellée. Lettres Nice]
Mon père me “chicane” sur tout. Cent fois j’ai envie de tout envoyer au diable et cent fois je me retiens, ce qui me cause une peine indicible.
Il fallut un “tas d’histoires” pour l’amener à Poltava vers ce soir. A l’assemblée de la noblesse un piano-quatuoriste donne un concert. Je voulus y aller pour me faire voir, et ce sont des petits obstacles sans fin. Ce caractère pointilleux, mesquin et méchant, assassine par les petitesses.
Ce n’est pas assez de m’avoir tenue enfermée pendant trois mois, n’invitant que le troupeau de tricheurs aux cartes et donnant par cette étrange manie de me cacher et séparer du reste de l’univers (Poltava ?) pleine pâture aux chiens affamés de cancans.
L’intérêt faute de satisfaction, a passé à l’état d’un léger mécontentement et, faute de vérité, on a commencé à supposer et à inventer. Ce n’est pas assez de ne m’avoir pas procuré le moindre plaisir, d’avoir chassé ceux qui pouvaient m’être des égaux, d’avoir fait la sourde oreille à toutes mes insinuations et même à mes demandes concernant un fichu spectacle d’amateurs. Ce n’est pas assez. Voilà qu’au bout de trois mois de câlineries, de gentillesses, de frais d’esprit, d’amabilité, j’obtiens... une forte opposition à ce que j’aille à ce misérable concert ! Ce n’est pas tout, et de ceci je vins à bout, mais alors il fallut faire une histoire sur le choix de la toilette. Il fallut m’imposer une robe de laine, un costume de promenade.
Que c’est petit tout cela, que c’est indigne d’êtres intelligents !
Je n’avais pas absolument besoin de ce monsieur, j’avais Nadine, Alexandre, Paul et Pacha, mais je l’emmenai par caprice et à mon grand déplaisir.
Une robe en étoffe orientale de laine, soie et or, rayée en travers, et en forme de chemise biblique, carrée autour du cou à l’orientale, et serrée à la taille par une ceinture anguleuse afin qu’elle puisse descendre très bas; des souliers de satin rouge et un collier de trois rangées de perles... fausses mais personne ne le sait. Racontée, la toilette paraît ébouriffante, mais sur moi elle n’était que légèrement piquante, mais majestueusement simple et gracieuse. Nadine mit une superbe robe noire avec des dentelles brodées d’acier.
M. Bashkirtseff me trouva trop belle et ce fut une autre histoire, il eut peur que je parusse trop différente des dames de Poltava, et il me supplia cette fois de me mettre autrement, lui qui m’avait priée de m’habiller ainsi à Harkoff.
Il en résulta une paire de mitaines mises en pièces, des yeux furibonds, une humeur de l’autre monde et... aucune modification dans ma mise.
Nous arrivâmes à la moitié du concert, j’entrai au bras de ce vilain homme, la tête haute et de l’air d’une femme sûre d’être admirée. Nadine, Paul et Pacha suivaient. Je passai devant Mme Abaza sans la saluer et nous nous plaçâmes au premier rang à côté d’elle.
J’ai été chez Mlle Dietrich qui, devenue Mme Abaza, ne m’a pas rendue ma visite. Dans mon cas on est pointilleux, je me tins avec une assurance insolente et ne la saluai pas malgré tous ses regards.
Nous fûmes de suite entourés par Pavelko, Gedanoff et d’autres. Abaza me fut présenté par Bashkirtseff. Tous ces nigauds du Club, qui est dans la même maison, vinrent dans la salle “pour voir”.
On distingue bien un succès d’extravagance d’un vrai, j’étais assez fière et je regardais les chiens, le coude appuyé sur le bras du fauteuil et jouant avec mon collier de perles que je mordillais pour qu’on crût que mes dents ne souffraient pas de la comparaison.
Le concert finit vite et nous partîmes accompagnés des cavaliers fichus d’ici.
As-tu salué Mme Abaza ? demandait à plusieurs reprises mon père.
Non.
Et sur ce je dis une tirade où je conseillai de moins mépriser les autres et de se regarder avant soi-même.
Je piquai au vif, en sorte qu’il retourna au Club et revint me dire qu’Abaza en appelait à tous les domestiques de l’hôtel, et assurait m’avoir rendu la visite le lendemain même avec sa nièce.
En outre Bashkirtseff était radieux, on l’avait comblé de compliments sur mon compte.