Mercredi 1er novembre 1876 (20 octobre)

Après m’être promenée avec Nadine en robe grise de Sadet que j’ai essayée devant Michel et d’autres, je quittai Poltava.
Je ne prononçai pas un mot durant le trajet, je rêvais comme toujours.
Quant à la chose d’hier, ce ne peut pas être vrai. Un homme dépravé peut avoir quelques pensées coupables mais par moments. Autrement ce ne peut pas être vrai. Ce serait trop laid.
Paul me répéta que Gedanoff lui a dit que le comte Elstonn-Soumarokoff lui avait “rempli les oreilles de Mademoiselle Bashkirtseff” ! Mais tout cela est bien inutile, Monsieur mon père y met bon ordre en répondant à Gedanoff qui, s’exprimant au nom de ces Messieurs de la Garde, lui demandait la permission de venir à Gavronzi.
Vous me ferez plus de plaisir en venant seul.
J’allai me vêtir en Béatrice ou en Agrippine, et attendis impatiemment la retraite du monsieur dans sa chambre où je ne le suivis pas. Peu à peu Paul alla se coucher aussi et je me suis trouvée seule avec cet être honnête et admirable qui se nomme Pacha, un nom exécrable que je lui changerai.
en travers
M. Bashkirtseff avait le projet de m’unir à l’honnête homme vert ! En voilà une prétention.
On posa la lampe dans l’embrasure d’une fenêtre de façon à ce que le rideau en amortît la lumière, je m’étendis sur un canapé auprès de cette fenêtre qui est celle du coin, et l’homme vert se plaça dans le coin opposé “plongé dans les ténèbres”... J’étais abattue et agacée comme et plus que de coutume. Je débutai en fumant une vingtaine de cigarettes ce qui me fit un mal affreux au gosier, alors contente de cette méchanceté je laissai tomber ma tête plus bas et je commençai une conversation entrecoupée mais charmante pour tous les deux.
Paul m’a dit que vous aimiez les femmes brunes, minces et longues, il prétend que vous le lui avez confessé - dis-je d’un ton moitié taquin, moitié coquet, ou railleur ou provoquant je ne sais au juste.
Paul ment toujours, répondit la voix du coin.
C’est vous qui mentez, repris-je, alors... je ne vous plais plus ? J’en suis au désespoir.
Non... vous.
Alors je vous plais toujours ?
Toujours.
Et pourquoi ?
Comment pourquoi ?
Oui, pourquoi.
Ah ! Mousse, comment voulez-vous qu’on vous parle !
— Mais simplement. Pourquoi ces réticences ? Pourquoi ne pas être simple et franc; je ne me moquerai pas, si je ris, ce sont les nerfs et rien d’autre. Je suis la plus malheureuse des créatures et personne ne me plaint.
— Vous, malheureuse ?
— Moi, malheureuse.
— Ha ! h a! ha !
— Idiot.
— Merci.
— Alors je ne vous plais plus...
— Vous me plaisez.
Pourquoi ?
Ah ! mais pour, pour... je ne sais plus, on ne peut pas se rendre compte de cela.
Que si, voyons, cher homme vert, ne faisons pas de cérémonies, vous savez qu’à personne au monde je ne parlerai comme je vous parle... bonnement, du fond de l’âme comme on dit en Russie... eh bien examinons ensemble ce que j’ai de plus agréable... Si je ne vous... plais pas, vous pouvez le dire, vous êtes assez franc pour cela et moi assez indifférente... voyons est-ce le nez ? ou les yeux...
On voit que vous n’avez jamais aimé.
Pourquoi ?
Parce que du moment où l’on analyse les traits, où le nez prime les yeux ou les yeux la bouche,., cela veut dire qu’on n’aime pas.
C’est tout à fait vrai, qui vous l’a dit ?
Personne.
Ulysse ?
Non... on ne sait pas ce qui plaît... je vous dirai franchement... c’est votre air, vos manières, votre caractère surtout.
Il est bon ?
Oui, à moins que vous jouiez la comédie, ce qu’il est impossible de faire toujours.
Encore vrai...et ma figure ?
Il y a des beautés ce qu’on nomme classiques Oui, nous le savons, après ?
Après ? Il y a des femmes qu’on voit passer qu’on dit jolies et on n’y pense plus. Après... mais il y a des figures qui... sont jolies et charmantes... et qui laissent une longue impression, un sentiment agréable... charmant...
Parfait... et puis ?
Comme vous questionnez !
Je profite de l’occasion pour savoir un peu ce qu’on pense de moi, je ne renconterai pas un autre que je pourrai questionner ainsi sans me compromettre ou sans faire penser des choses... Et comment cela vous a-t-il pris ?
Je ne sais pas.
C’est venu tout d’un coup ou peu à peu ?
Peu à peu.
Heu!
C’est mieux, c’est plus solide, ce qu’on... aime en un jour on cesse d’aimer en un jour, tandis que...
Rimez-donc... ça dure toujours !
Oui, toujours.
Ah ! comme je suis contente !
Vous voilà bien ! Vous n’êtes pas du tout contente.
- Mais si....je voudrais que Michel fût là.
Pourquoi ?
Il se serait assis par terre et je lui tirerais doucement les cheveux., kss. kss (manière russe d’appeler les chats) Kissou, mon ami, venez... ici...
Vous voyez, dit Pacha pendant que je caressais le chat, vous voyez...
Pacha venez ici... je vous tirerai les cheveux.
Je ne veux pas.
Alors vous ne m’aimez pas ?
Je vous aime.
Et ça ne vous fait pas plaisir lorsque je vous touche.
Non.
Bah !
Parce que vous le faites indifféremment., que ce soit Michel, Paul, Kissou ou moi cela vous est égal.
Oui... presque, ajoutai-je à voix basse pour moi.
Si vous le faisiez autrement cela me... ferait plaisir.
Allez-vous en, Kissou (allez-vous en, vous m’ennuyez.)
Cela dura longtemps encore et je me mis à éprouver un respect considérable pour cet homme dont l’amour est respectueux comme une religion, et qui ne l’a jamais souillé ni d’une parole ni d’un regard... profane.
Aimez-vous à parler d’amour ? demandai-je tout à coup.
Non.
En parler avec indifférence c’est une profanation... cependant ça amuse.
Amuse !
Ah ! Pacha la vie est une grande misère... ai-je jamais été amoureuse ?
Jamais.
Pourquoi le pensez-vous ?
A cause de votre caractère, vous ne pouviez aimer que par caprice... aujourd’hui un homme, demain une robe, après-demain un chat.
Je suis enchantée lorsqu’on pense cela de moi. Et vous, mon cher frère, avez-vous jamais été amoureux ?
Je vous l’ai dit.
Non.
Mais oui, je vous l’ai dit, répéta mon frère avec une sorte de répugnance, vous le savez
N... non, ce n’est pas de cela que je parle, dis-je vivement, mais avant ?
Jamais.
C’est drôle. Par moment je crois me tromper et vous avoir pris pour plus que vous n’êtes..
Ceci amena des questions et des réponses quand tout à coup je poussai un cri étouffé et me cachai la figure dans les mains. Je me souvins de Rome.
Oh ! Pacha, mon ami, si vous saviez ! Avez-vous jamais eu un grand ennui, un grand chagrin ?
Non.
Avez-vous pleuré ?
Oui, il y a peu de temps pour une injustice de mon père.
Oh ! que vous êtes heureux ! Pacha...
Vous m’avez promis de me raconter cette histoire... vous savez cet homme.... quand me la direz-vous ?
Plus tard. Oh ! qu’avez-vous besoin de savoir ! Voilà que vous devenez trivial, curieux. Que m’avez-vous promis ?
Tout.
Eh bien quand viendra le jour... je, mais tuer n’est pas punir.
Faire souffrir n’est-ce pas ?
Oh ! oui, perdre, salir couvrir de honte et faire en sorte qu’il n’ait pas un instant de... ou plutôt lui faire quelque chose qui le fasse mordre... ses doigts de rage chaque fois qu’il y pensera et qu’il y pense souvent... Pacha vous m’avez promis ?
Que vous a-t-on fait ?
Ah ! vous questionnez !
Non, mais il faut bien que je sache pourquoi je frappe seulement je ne puis du tout m’imaginer ce qu’on peut vous faire de si désagréable à vous.
On m’a manqué de respect.
C’est grave.
N’est-ce pas ? !
Pacha, repris-je, vous le ferez ?
Oui.
Vous... Donnez lui des soufflets en public et crachez-lui au visage devant tout le monde ?
Sans doute.
Mais il vous provoquera.
Oui si c’est un homme avec de l’honneur, si cela vaut la peine de le...
Une espèce d’honneur... sans doute., cela vaut la peine et il vous provoquera.
Eh bien ?
Il vous tuera peut-être.
Peut-être, qu’est ce que ça fait ?
Ça fait... dis-je, comment ce que ça fait... mais il se couvrira de gloire, il se fera une célébrité qui couvrira sa honte... et puis ce serait mal. Pacha... mon cher ami., vous ferez cela pour moi ?
Je vous l’ai promis, oui.
Merci soupirai-je avec toute la force de ma haine en retombant sur le canapé.
On parla de choses indifférentes et à trois heures du matin je montai chez moi.
Voilà un homme... non, ne le pensons pas, excellent, la désillusion serait trop désagréable.
Il m’amuse à présent et m’a avoué qu’il se ferait soldat.
Pour gagner de la gloire, je vous le dis franchement.
Eh bien, cette phrase partie du fond du cœur, moitié timide, moitié hardie, et vraie comme la vérité m’a fait un énorme plaisir. Je me flatte peut-être, mais il me semble que l’ambition était inconnue; je crois me rappeler l’effet étrange que produisirent mes premières phrases d’ambition et un jour que je parlai dans ce sens tout en peignant, l’homme vert se leva subitement et se mit à arpenter la chambre en murmurant :
- Il faut faire quelque chose ! Il faut faire quelque chose.
Vous savez, il ne croit pas... en Dieu... nous changerons cela... il ne sait pas lui-même ce qu’il dit.