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Vendredi 3 novembre 1876 (22 octobre)
Des lettres déchirantes de Nice, les affaires embrouillées ici, aucune solution et mon père !Je suis entre deux feux. Bashkirtseff dit que je le chasse ? Paul lui a inventé des bêtises et se donne dans les cancans pour mériter sa faveur. Je comprends encore quand on rapporte des propos mais inventer, mais mentir lâchement! Voilà ce qui me révolte !
Michel, Gedanoff, et toute cette canaille étaient réunis chez Bashkirtseff où j’allai aussi lorsqu’arriva Abaza, puis Zabarinsky, Mme Zabarinsky est à la campagne. Mon père est confus et excuse son monde.
Je suis sortie avec Nadine espérant que l’air froid me rendrait plus calme. Les vils accrocs de mon père, la position tendue des miens, les mensonges de Paul !
Nous allâmes chez une Mme Tregouboff, la fille du premier mariage de Domenica. Celle-ci et Lola sont chez elles. Nous y pûmes ramasser les nouvelles. On dit (M. Tregouboff témoin oculaire) que, le concert fini, il se forma des groupes comme toujours et Metchnikoff le procureur, je crois, s’écria :
- Comment diable, Bashkirtseff a-t-il pu faire une fille comme celle-là, je l’en aurais cru incapable, c’est une perle !
En ce moment Bashkirtseff entra et on s’approcha de lui, pour le féliciter comme l’auteur d’une pièce à succès. Il ne comprit pas si on le complimentait ou autre chose et bégaya tellement que ce fut presque un aboiement qui sortit de sa bouche au lieu de paroles.
en travers
Cela fut raconté à Alexandre qui me le redit. A Poltava on dit que M. Bashkirtseff jappe quand il est ému.
Je fis mes adieux définitifs et revint à l’hôtel pour sortir avec le héros, qui rage on ne sait pourquoi.
Ma position est tendue comme la corde d’un violon.
Mon père est changé étrangement, dit le plus grand mal de moi, me chicane. Oh ! si ce n’était... comme je l’enverrais promener !
Je suis si tiraillée et ennuyée de toute part que je ne sais ce que j’écris.
Je dînai avec lui, Paul, Pacha, Gedanoff, je tâchai d’être douce, je le fus. Autant vaut laisser une impression agréable. Je fais de l’hypocrisie, je me ronge les doigts.
Et tout cela est inutile, mon père est un homme indigne ! De tendresse paternelle... blague, sentiment du devoir, blague, attendrissement, reconnaissance, sympathie, blague, blague et blague !
Tâcher pour un homme de bois ! Se multiplier pour un monstre sans cœur !
Je rencontrai le comte Elstone-Soumarokoff dans le corridor...
Je ne m’en souviens pas à Pétersbourg, mais, il y a longtemps je le vis dansant avec la grande-duchesse Marie, alors fillette de seize ans, à Livadia.
Je regardais par la fenêtre un bal impérial en Crimée.
Encore quelque chose que je devrai à mon père !
Ces choses-là, insignifiantes et vaines, me fâchent le plus.
J’écris devant ma glace. Ma pauvre figure ! Fatiguée, fatiguée, fatiguée !
O Rome, ô insulte, ô honte !
Mon Dieu, mon Dieu vengez-moi, faites-moi oublier, sauvez-moi !
Je reste jusqu’à demain, je laissai (?) mon père partir ce soir, nous nous quittâmes bons amis. Paul est resté avec moi mais c’est un garçon haineux et vilain, pour plaire à papa il ne vient pas chez nous et reste je ne sais où, là-bas.
Je ne comprends pas ce qui se passe. Toutes ces intrigues, tous ces airs maussades !
Pacha est aussi parti, c’est bien, il fera peut-être entendre quelque raison au vieux fou.
Je me demande ce qui s’est passé ? Il n’y a pas moyen de s’entendre lorsqu’on ne pense qu’à se dire des “épingles”.
Voilà donc où j’en suis. Moins avancée que le premier jour.
Kapitan père et fils, les autres... qui ? n’importe, je les ai vus, mais ce n’est pas cela que je veux dire.
Je ne comprends pas ce que veut mon père... en attendant il se contente de me faire demander de l’argent pour nourrir ses cochers et ne pas payer ma note. C’est fait évidemment avec une intention quelconque ? Il veut se défaire de moi ? Et moi donc de lui ! Grand Dieu.
Je cours là bas, chez moi, et j’y vivrai en velours noir puisque Dieu ne veut pas autre chose.
Et je rage ! Ah ! si on me conduisait dans le monde, si on me montrait à des gens comme il faut... si...
Reste dans la boue, créature maudite ! Si tu étais comme les autres tu aurais trop de succès et l’équilibre social ne le veut pas.
Rage, extermine-toi, compromets-toi !
Comment se font les réputations ? Eh voilà comment ! Les scènes à propos de la robe d’hier sont, je parie ma tête, connues de toute la ville et commentées !
Harassée, poursuivie par tout ce qu’il y a d’ignoble, souffrante, exaspérée, désillusionnée, trompée à chaque instant, il m’échappe un cri de douleur... sans doute, on n’est pas de bois, et le monde condamne !
Tenez, on le disait bien ! La voilà, voilà ce qu’elle fait, comment elle est.
Condamnée à la peine éternelle d’une éternelle envie... O découragement, ô lassitude, ô désespoir !
Mon Dieu.
Je ne veux plus me plaindre.