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Dimanche 29 octobre 1876 (17 octobre)
J’ai décroché les tableaux comme j’ai décroché les images. Il y a un Véronèse, dit-on, un Dolci; mais je le saurai à Nice. Une fois en train j’aurais voulu tout emporter. Alexandre semblait mécontent, mais le premier pas me coûta seul, une fois partie j’étais à mon aise.Nadine est la protectrice des écoles voisines. Elle a entrepris avec une énergie admirable l’œuvre de la civilisation de nos paysans. On étudie, on lit en gardant les troupeaux, on vient causer avec le professeur et on honore la créatrice de ce nouveau monde. Son exemple est suivi et beaucoup de dames ont fondé des écoles et s’occupent louablement de l’œuvre qui facilitera l’entrée de l’anarchie dans notre pauvre pays.
Ce matin je suis sortie avec Nadine voir son école et ensuite je me suis fatiguée à démêler les vieilles hardes et à les donner à droite et à gauche. Il arriva une foule de femmes qui avaient chacune servi ou été près de la maison; il fallait donner.
Grâce à Alexandre je suis tranquille, il m’a aidée à calculer. Les chiffres ont toujours été un supplice pour moi. Et puis on causa de... de tout, même de Pacha. On m’a demandé si je n’en étais pas amoureuse !
Je suis découragée, je ne deviens pas célèbre et les détails de ma vie ne peuvent intéresser personne et je suis découragée pour raconter mes ennuyeuses journées. Mais bah ! tant pis. On reparla de Miloradovitch et Alexandre appuie fortement les conseils de maman. Et vraiment il a été tout à fait étrange de ma part d’aller chez toute cette canaille de Poltava et de ne pas aller chez Lisaveta Ivanowna qui a toujours été l’amie de ma mère.
Alexandre assure qu’il faut aller chez elle, que Miloradovitch ne vient plus parce qu’elle lui a défendu de venir, offensée de mon manque d’égards, surtout parce qu’on lui a jeté et on lui jette encore la pierre.
Gritz a été maltraité à Gavronzi, et Gritz me reverra à l’étranger, et il ne pense même pas à toutes les suppositions qu’on lui attribue.
Voilà l’avis de mon oncle, mais je ne sais si je dois m’y fier. Il est expert en agronomie et en affaires, mais je ne sais s’il est expert en ceci.
D’ailleurs tout ce qui est arrivé n’est que l’accomplissement de mes désirs.
Je répète que je n’aurais pas su repousser Miloradovitch et le contraire me serait pénible. C’est ce que je dis bien sincèrement ce soir...
Tu crois que tu en es débarrassée ? demanda Alexandre.
Je crois bien.
Tu te trompes , tu lui plais.
Toutes les femmes lui plaisent, j’aurais été bien vexée si je ne lui plaisais pas.
Peut-être, mais crois en mon expérience, je ne me suis encore jamais trompé, la dernière fois au club, Gritz est venu me faire la cour et me demander si tu allais venir chez moi.
Alors vint le tour du procès. J’écoutai tous les détails: « Much ado about nothing » et c’est tout. J’aurai préféré un péril réel et pas de scandale. Pour le moment les bruits ont cessé, on a presque oublié, mais nos noms provoquent des remarques, des reminiscences, et puis le dénouement amènera un tonnerre de bavardage.
Bientôt je reverrai Antonelli : joie [Bas de page: une ligne effacée] et j’ai très peur. Je suis si habituée à m’attendre à des affronts que j’ai peur de cette rencontre. Si je vais à Rome avec mon père je n’ai rien à craindre, si j’y vais sans lui je me cacherai, je vivrai comme j’ai dit et cela m’évitera toute espèce d’ennui. Je vivrai en velours noir, je ne verrai personne. Tout est prévu et... et de ces deux choses il en arrivera une troisième que je ne prévois pas. C’est ainsi dans ce monde.