❦
Samedi 28 octobre 1876 (16 octobre)
rayéExp. Alexandre , Michel
Alexandre me parle toujours de Miloradovitch et dit assez justement qu’il a été très offensé (Milorad.) de la façon dont on l’a traité à Gavronzi. Et que c’est mon père qui est cause de cette étrange aventure, je ne trouve pas un autre mot, mais vous comprenez.
Quoiqu’il fasse, je lui pardonne; il me calme, il me fait voir les choses sous un jour favorable, il explique, il arrondit les angles, il me fait espérer. Il est bon, il ne s’oublie pas, mais il est bon, très bon.
Ayant pris une voiture convenable à l’hôtel je me mis en courses. Ce fut d’abord la banque où je pris une traite de cinq mille roubles sur Rothschild. Ensuite chez le marchand de fourrure, et ailleurs toujours avec Alexandre.
Le temps qu’il fait se nomme automne et il gèle.
Le reste du temps se passa dans les magasins et à la maison où l’on nous apporta des fourrures à choisir, et le soir on alla au théâtre. Une pièce nouvelle du temps des croisades, pleine de couvent et de religieuses, et des costumes nouveaux attirèrent la foule. Et puis c’était au bénéfice de la première actrice.
Nous eûmes l’avant-scène des baignoires. Cette loge a presque toujours été occupée par notre famille et elle a vu et mes rires et mes terreurs d’enfant, selon que la pièce était gaie ou triste.
L’effet que je fis ce soir sur le bienheureux public de Harkoff, me fit rentrer triste ou plutôt irritée, surtout à cause de ce que disaient Alexandre, Etienne, Nadine et Lola. D’ailleurs je voyais bien moi-même. Ces triomphes vulgaires ne font que m’irriter. A une femme comme moi il faut un certain entourage, un piédestal.
Je me souvins de tout, je parlai de ma position désespérée et puis j’écoutai les bonnes paroles de mon oncle et de sa femme. Ils ne me flattent pas et ne cherchent pas à me consoler par de vulgarités agaçantes. Nous avons cherché ensemble : que faire ?
J’ai tout raconté, bien entendu pas mes vexations personnelles, et nous avons cherché.
Nadine s’endormit sur son lit voisin du mien, Alexandre se retira chez lui; je m’étendis sur un canapé et je m’oubliai en pleurant doucement jusqu’à l’aurore.
Et rien n’y fait ! Au contraire j’engraisse !
Enfin j’ai acheté des martres zibelines pour deux mille roubles. Je regrette presque cette dépense, elle diminue la somme que j’emporte qui montera tout de même à une soixantaine de mille francs mais dont quarante mille proviennent de la vente de la forêt. Baste... Je fais mes comptes ailleurs, n’en emplissons pas ceci; il suffit qu’on soit exact, raisonnable et intelligent. Alexandre est un homme précieux pour les affaires et pour tout d’ailleurs. Il a su se faire respecter partout sans brutalités et il a relevé le nom des Babanine. Etienne va être maréchal de la noblesse de Koiwtop. Ces deux-là sont les plus florissants de la famille.
A trois heures nous quittâmes Harkoff, Etienne et Marie qui retournent chez eux, Domenica et Lola qui restent en ville.
Les wagons russes sont des salons où on se rencontre et où l’on se connaît plus ou moins à force de voyager, c’est surtout ainsi pour les habitants de Harkoff et de Poltava qui séparés avant, depuis la facilité de se mouvoir que donne le chemin de fer fraternisent et se font des visites continuelles. Et tout ce monde est augmenté des bons seigneurs habitant la campagne qui vont se civiliser en wagon.
Nous fîmes le voyage en compagnie d’un baron Essenn des chemins de fer. La Russie en a beaucoup de ces barons des rails. Il est connu et on parla naturellement de la guerre. Ces pauvres Serbes, on s’en occupe tant que je n’en écris jamais rien. On dit que l’Italie se joindra à notre pays contre lequel s’arment l’Angleterre et la Prusse, dans le cas où cette dernière puissance se tournerait contre nous, la France viendrait augmenter nos troupes, et de la sorte on verrait unis les trois plus sympathiques et plus beaux pays du monde: la Russie, l’Italie et la France.
Ma première pensée fut pour les paroles exaltées d’Antonelli lorsqu’il fut question de patrie et de guerre. Je le vois déjà rendant le dernier soupir dans mes bras, après avoir combattu comme un lion. Pour l’Amour du Ciel qu’il se fasse prêtre ou meure à la guerre !
En revenant à Tchernakowska, notre cher vieux nid, je trouvai une lettre du Pater en réponse à de l’eau-de-vie que je lui ai envoyée par amabilité.
Et pendant toute la soirée Alexandre et sa femme n’ont fait que me conseiller d’emmener mon père à Rome.
- Tu le peux, dit Nadine, fais-le; ce serait un vrai bonheur, j’y ai longtemps réfléchi.
Je répondais par monosyllabes, car je me suis fait, par superstition, une espèce de promesse de ne parler de cela à personne. Alexandre racontait comment il s’était marié avec sa femme, celle-ci racontait la même chose; ce fut une soirée d’épanchements, dans laquelle j’ai senti plus que jamais, combien on doit tenir aux siens, à sa famille quand elle est comme la nôtre, unie, aimante, sincère. Je ne sais si je dois pleurer ou me féliciter de cette défiance qui veille sans cesse au fond de mon être. Je cherche partout des ruses, des paroles intéressées, des dissimulations.
Chez moi, je décrochai une à une toutes les images couvertes d’or et d’argent. Je les placerai dans mon oratoire, là-bas.
Emmener mon père.... Eh comment, Grand Dieu !