Lundi, 17 janvier 1876

Ma tante écrit que Galula s’est rasé ! Faut-il n’avoir rien à dire !
Je travaille encore à mon peignoir. J’ai rêvé du Surprenant en costume de soldat. Je me suis réveillée tout inquiète, toute la journée je le suis beaucoup. Que se passe-t-il à Nice ? Je suis très tourmentée, très inquiète. Nous nous sommes promenées à la villa Doria, il y avait quelque monde, celui que je prenais pour le Diable nous a passé à cheval, je n’ai fait que l’entrevoir ? Je crois que j’étais assez jolie, mais je suis sûre de l’être une fois rentrée.
Pour la maison je me coiffe très bien, je mets les cheveux autour de la tête comme les statues et je m’arrange de façon à avoir les bouts de mes cheveux devant, et comme ils sont tous frisés j’en fais un magnifique nœud à l’antique, qui va à ma figure comme aucune autre chose au monde.
Je regrette d’être jolie chez moi seule, je ne suis pas égoïste, non, sérieusement je fais tout pour les autres et je suis fâchée d’être bien quand il n’y a personne pour me voir.
Ma tante a encore écrit ce soir. Papa Léon est à Nice.
Ah ! il est à Nice ! je lui écris de suite et ma tante comme toujours expédiera la lettre pour qu’il pense qu’elle vient de Nice. Il n’aura ni du « chien fourbu » ni du « vieil imbécile » je serai polie.
Lettre recopiéeLettre anonyme de Marie à Léon d’Audiffret, 17 janvier 1876
Monsieur, Vous êtes arrivé dans votre bonne ville et vous ne vous doutez pas du malheur qui est arrivé à votre fils. Son âme hypothéquée à Satan a été vendue à l’enchère publique dans la salle du nouvel établissement de la vente à la criée et a été adjugée à Cagery du London House pour la somme de sept francs cinquante. Depuis ce temps votre malheureux fils n’est qu’un corps sans âme exposé à toutes les éventualités corporelles et spirituelles. L’âme de M. Emile d’Audiffret ayant été trouvée dans un ruisseau par un moine de Cimiez avait été portée au couvent et séquestrée dans la tabatière du supérieur mais, il y a de cela trois jours, elle s’est évadée. On la cherche, en bon père cherchez-là. signé: un bon ami.
Ce Surprenant en costume militaire me tourmente. Je crains plus que l’on ne pense. « Ce que l’on craint beaucoup n’arrive jamais » dit-on, je voudrais que ce fut vrai pour cette fois. Que l’hiver est long, que n’est-ce déjà le printemps, il me semble qu’au printemps je n’aurai plus rien à craindre. Je me prépare une désillusion, je pense à ce printemps comme les Juifs pensaient à la terre promise, il me semble qu’au printemps tout ira bien, je suis sûre de ma vengeance et de tout. C’est laid, car le printemps sera sans doute aussi triste que l’hiver et me semblera plus triste encore parce que je me prépare à un tas de réussites.
Est-ce assez bête ! Je suis persuadée que j’aurai le Sur-prenant, ce n’est qu’une question de temps, me dis-je intérieurement. Faites donc que je pense sagement ! Quelle fichue fille ! Je me fais moi-même des ennuis, en me composant des histoires je finis par y croire et par attendre fermement leur réalisation.
Et c’est toujours avant de m’endormir que je compose ces histoires. Et après je suis très vexée lorsque ça n’arrive pas comme j’ai arrangé.
Enfin ce qu’il y a de positif c’est que je suis très tourmentée et continuellement tourmentée, depuis le matin jusqu’à présent. Ce Girofla en costume militaire semble me présager quelque malheur.
Ah ! misérable garçon ! Qui eut dit quand je te nommais « Audiffret, ce gentil garçon » que tu me causerais tant de tracas. Ah ! canaille, Ah ! scélérat !
Demain c’est une grande fête le Baptême de Jésus. En Russie on fait la bonne aventure la veille de cette fête. Moi je veillerai un peigne sous mon oreiller.
Vous ne sauriez croire combien Nice m’inquiète. Jamais ou presque jamais encore il ne m’est arrivé d’être inquiète d’une chose pendant tout un jour, d’y penser sans cesse.
Ah ! fichu garçon, coquin de Niçois, fils de chien et de Léon !
Et je m’en occupe encore après l’histoire de l’invitation ? ! Fi ! le détestable souvenir ! Pourquoi vient-il me salir, pourquoi y-a-t-il entre Audiffret et moi autre chose qu’une coquetterie !
Pensez si je suis furieuse contre lui ! Les Howard ne sont pas un jeune homme, un Girofla; il a fait comme eux ou à peu près comme eux. Et j’en parle et je suis inquiète s’il se marie ou s’il meurt ! Non, au fond je le déteste, je le méprise parce qu’il s’est mal conduit, parce qu’il nous a craché dessus ! Qu’y-a-til de plus atroce que ce nous.
Et quand je pense que c’est vrai ! Tonnerre du ciel ! Lave du Vésuve ! Tempête de l’Océan !
Vrai, je ne comprends pas comment j’en parle ! Comment je ne l’enterre pas dans un oubli éternel !
Ah ! que notre position est misérable. Dédaignés, rejetés !
Est-ce que Dieu ne prendra pas en pitié une pauvre créature qui se déchire du matin au soir !
Je vous prie ne pensez pas que je me plains de notre position ne voulant pas me plaindre à cause du Surprenant.
Dieu merci je ne déguise ni ma pensée ni mon cœur ici, et ne dis que trop tout mon sentiment.
Plus j’y pense plus je me désespère. La Robenson, une vile américaine, une fille délurée, et elle a une position et elle est reçue. Et moi, et moi ! Je passe ma vie à l’écrire et jamais je ne l’écrirai assez !
Je souffre comme on n’a jamais souffert.
Dieu et Jésus Christ, prenez-moi en pitié, je dis toujous la même chose, mais Vous voyez Vous-même comme je suis malheureuse ! Ayez-donc de la compassion pour une misérable, ô Sainte Vierge Marie ayez pitié de moi, priez Dieu., pour moi !