Mardi, 18 janvier 1876

Nous parlions des jeunes gens de Nice.
Si Audiffret se marie, si ce malheur arrive, a dit maman, Nice devra prendre le deuil pour dix ans, car que sera Nice si on lui enlève Audiffret, son seul, son unique jeune homme ? Ce sera la fin du monde, une désolation !
— C’est vrai, dis-je.
— Et puis, continuait-elle, il n’y en a pas d’autres, Saëtone ne peut pas se marier, en un mot à Nice il y a deux jeunes gens, Audiffret et Saëtone et je crois qu’ils ne se marieront jamais, ils n’ont pas le droit, ils appartiennent à la ville. Ce n’est pas comme Lewin qui appartenait à la Prodgers et que Durand a pris.
dans la marge
Que c’est donc embêtant ! Je répète tous les jours la même chose ! Editeurs intelligents, supprimez les répétitions.
— C’est, interrompis-je, comme le jardin public, personne ne peut l’acheter car il appartient à la municipalité, à la ville.
— Justement, dit maman, Audiffret ne s’appartient pas, il appartient à Nice, à la saison, à l’Opéra, car que deviendrait-on sans lui ?
Tout ça est bien vrai, si Audiffret se marie on n’aura qu’à lever les bras et les yeux au ciel en signe d’inexprimable douleur, et d’un affreux étonnement.
Que sera Nice ? Car il n’y a pas un jeune homme convenable excepté le Surprenant.
Espérons que ce malheur n’arrivera pas.
D’ailleurs ma tante va nous dire qui est la tourmentante Olive.
J’étais à l’église avec maman, qui a été très satisfaite parce que j’étais rose et jolie.
Je suis très gênée à cause de mes habillements blancs, en hiver même à Nice c’est un peu extraordinaire, et à Rome... Je ne sors qu’en voiture mais on me regarde beaucoup et les Russes parlent déjà de moi.
J’ai le malheur d’être bien faite et jolie et d’affecter une certaine particularité en m’habillant. Il y a des jours où je serais enchantée de me cacher dans une robe foncée.
Nous étions au Pincio, il y avait beaucoup de monde, le duc de Leuchtenberg, fils de la grande-duchesse Marie, sœur de l’Empereur, était là avec Mme Akenfieff. Cette dame est la femme d’un préfet russe, elle a été la maîtresse du prince Gortchakoff puis le neveu de l’Empereur, le duc de Leuchtenberg l’a vue et la prit. Depuis ce temps elle est toujours avec lui, il voulait obtenir le divorce, le mari consentait, mais l’Empereur s’en est mêlé, et malgré cela le duc n’a pas quitté sa belle et ils sont dit-on mariés secrètement et demeurent à cause de cela à l’étranger.
C’est ce qui s’appelle avoir du bonheur. Elle avait une livrée et des chevaux magnifiques. Je crois bien être nièce de l’Empereur de Russie.
Nous avons rencontré deux fois le Doria blanc, il s’est retourné chaque fois. Doria est un des rêves de maman.
Bientôt le carnaval, les bals, les amusements de tous genres.
L’ambassadrice n’a pas rendu la visite. Et d’un !
Je ne sais à qui m’en prendre, je n’ai plus la force de rager comme avant, mais les larmes m’étouffent toute la soirée, je ne dis rien pour ne pas éclater, je dis seulement que je m’ennuie et maman répond qu’elle souffre plus que moi et que c’est à ce tourment atroce qu’elle doit ses maladies. Je le crois comme elle.
Que faire ? dit-elle. Est-ce que je sais ! Peut-être avant notre arrivée à Rome des lettres anonymes étaient déjà reçues, comme il y a trois ans de cela, Tolstoy a écrit à Nina.
La seule, la vraie, l’unique cause du mal c’est le procès. On accuse ma mère et les autres de choses abominables et fausses.
Et c’est moi qui en souffre, c’est sur moi que retombe toute la vilenie, car eux ne veulent rien, n’aiment rien, tandis que moi.... Oh ! Dieu !
— Moi, je voudrais être à Nice, dit tout à coup Dina, je ne sais vraiment pourquoi je suis à Rome.
— Justement ! m’écrai-je heureuse de pouvoir verser ma colère sur quelque chose, pourquoi êtes-vous à Rome, toi et maman ! Je ne vous voulais pas, depuis un an il était dit que j’irais avec ma tante. Maman est faible, malade, je ne puis la faire courir partout après moi, vous m’avez ôté toute curiosité, tout désir de voir, je suis découragée ! Vous m’avez tout abîmé, etc. etc. Tout en parlant ainsi je faisais un mal atroce à maman, mais il me fallait en faire à quelqu’un, je sentais que j’allais pleurer et ces méchantes paroles ont chassé les larmes comme le vent chasse la pluie.
Et dire qu’il n’y a rien à faire ! Rien, rien et rien ! Attendre la fin du procès ! J’ai dix-sept ans ! Ce n’est pas l’âge, en avais-je quinze que ce serait la même chose. Partout et toujours la même chose ! Toujours des déceptions et des humiliations.
Ce procès, ce sont eux qui l’ont provoqué et c’est sur moi qu’il retombe, sur moi qui n’ai rien fait, qui n’en sais rien !
Je croyais jusqu’à présent que ces injustices n’existaient que dans les livres. Non seulement je suis privée de tous les plaisirs mais encore je suis calomniée et noircie. Vous pouvez juger si je le mérite, je n’ai pas omis un seul de mes gestes, une seule de mes pensées dans ce journal, j’y suis vraie et naturelle comme les âmes sont devant Dieu. Si en dépit de ce que je dis vous doutez, c’est que vous êtes pervertis et méchants, en ce cas que le diable vous emporte !
Je vous demande quel crime j’ai commis ? Pourquoi je suis punie ?
Robenson ne sait peut être pas comment on nomme Dieu, Hélène Howard n’a jamais prié de cœur, et ne va à l’église que par affectation; sa sœur prie et croit en Dieu mais n’y comprend rien, quelles sont toutes heureuses, sinon heureuses du moins elles ont le nécessaire, ce que tout le monde a. Et moi je m’épuise en prières et en larmes, je crie, je me désespère, je me résigne, je prie Dieu et voyez ! C’est encourageant en vérité !
Et bien, malgré tout, je vais prier encore, ma constance désarmera peut être ceux qui ne veulent pas m’entendre, celui qui, comme la société de Nice, me maltraite avant de m’écouter !
Est-ce qu’il n’y a rien à faire, est-ce qu’il n’y a pas un moyen quelconque de devenir comme les autres ? Je me casse la tête et je ne trouve rien ! Le vide, la désolation et Dieu qui ne veut pas m’écouter !
Mon Dieu, gentil seigneur, ne me rudoyez plus, je Vous en supplie de toutes mes forces.
Et Vous, Vierge Marie, priez votre divin fils et Dieu pour moi, ne m’abandonnez pas ! Il y a eu des gens, à ce qu’on dit, que vous avez exaucés, qui vous ont fléchi, auxquels vous avez accordé ce qu’ils demandaient.
Peut-être est-ce que je prie mal ! mais je ne sais pas mieux, je fais tout ce que je peux !