Dimanche, 16 janvier 1876

Aujourd’hui, à dix heures un quart, les deux moines de Cimiez se présenteront à la tour. Je voudrais voir la mine du Surprenant.
Nous étions en retard pour l’église et sommes allées à Saint-Pierre. Le premier monument auquel je ne voudrais rien changer, le seul que je ne critique pas car si j’avais à faire faire une église je ne ferais pas mieux moi-même.
Je sens que j’écrirai mal car je viens de lire mon vieux journal, maman m’avait priée de lui lire le temps de Girofla, je laissais en passant un tas de choses, ce qui est tout simple écrit paraît pas simple lu à haute voix. J’ai eu chaud à la figure, froid aux doigts et finis par déclarer que je ne pouvais pas continuer.
— Elle nous le lira dans deux ans, dit maman.
Après Saint-Pierre nous et moi et maman allons A Saint-Pierre il y avait deux imbéciles Américains qui me suivaient en se disant « elle est très belle ». Je fis mine de ne rien comprendre.
Je ne pensais aller qu’à l’église russe et je m’étais habillée en blanc, ce qui m’a fait regarder comme un loup blanc.
Après Saint-Pierre maman va chez le baron Ixhull, le cousin du ministre, elle a fait sa connaissance et celle de sa femme chez la femme du ministre ou ambassadrice. Je vais avec maman. Ces personnes sont très simples et très aimables, le baron surtout m’a plu. Ils demeurent via Condotti 81. Ils disent que pour être présenté à la cour il n’y a pas de grandes difficultés et qu’ils vont en parler à l’ambassadrice, car ça se fait par elle et la marquise de Monterreno, dame d’honneur de la princesse Marguerite.
Dieu si je pouvais être présentée ! Avant, la princesse recevait en audience particulière mais à présent on présente beaucoup de monde ensemble, on fait une espèce de cour.
Ça m’est égal, Ah ! si je pouvais être présentée je désire énormément être présentée, aller à un bal de la cour. Regis venit lux. J’adore les rois, et les reines aussi. Mais voyez quelle créature je suis !
J’aime mieux les rois parce qu’une femme peut régner au dessus d’eux. Je sens une espèce de dépit quand je vois des reines.
Au Pincio une foule de monde comme on n’en voit à Nice que le jour des courses, et pas même.
Le Corso, la piazza Colonna étaient inondés de voitures et de peuple au retour du Pincio.
Au Pincio les voitures passaient au pas entre deux rangées épaisses d’hommes. On me regardait beaucoup, je ne regardais presque pas et d’ailleurs il est assez difficile de distinguer le bien du mal parmi ces Italiens, ils sont tous communs, ils ont tous des moustaches noires et de beaux yeux, de gros traits, un teint mat.
L’homme que j’avais pris pour le Diable, n’est pas le Diable ! Ce n’est qu’un Italien qui lui ressemble à s’y méprendre.
Le Vrai Diable, sir Frédéric Johnstone est à Nice à présent. Celui d’ici lui ressemble beaucoup mais l’autre est beaucoup mieux, l’autre est tout à fait bien,j’étais amoureuse de l’autre; celui-ci m’a rappelé l’autre et mon imbécile de cœur s’est mis à battre. C’est qu’il est vraiment beau, le beau, l’admirable Frédéric. Voilà qui il me faudrait. Allons, n’y pensons plus.
Nous dînons à la table d’hôte parce que le fils du grand-duc de Bade y dîne. Il y a un assez joli monde et le duc est un assez gentil garçon pour un duc.
J’ai depuis longtemps l’idée d’aller l’été prochain à Spa. Cette idée m’a été donnée par Foster qui me prie par lettres de persuader maman d’aller là et que « nous serions un joli petit groupe ».
Mais Spa est devenu le séjour des gens de Nice, de Prod-gers, Sabatier etc. Voilà le charme et le désagrément de la chose. Essayons tout de même, les Foster connaissent Prod-gers, il pourrait se faire un rapprochement. Essayons et surtout ne nous martyrisons pas d’avance.
Cet idée d’aller à Spa m’occupe énormément, j’en ai parlé à maman. J’irais à Spa après avoir été en Russie, j’en ramènerai un beau cheval blanc. Depuis Tous les triomphateurs anciens et tous les vainqueurs du moyen âge avaient des chevaux blancs.
Quand j’y pense, je trouve Spa une adoration. Ces promenades, ces pique-niques, ces cavalcades, ces excursions dans les grottes, c’est pittoresque, charmant et commode .
On peut s’y amuser comme des fous. Quand, l’autre été, nous nous sommes amusés et pourtant nous ne faisions rien pour cela, nous ne recherchions personne, et je n’avais pas quinze ans, et j’étais plus bête qu’à présent.
L’idée d’aller à Spa me transporte, en m’endormant je vais composer quelque histoire future à Spa.
Mais mon inquiétude est grande. Que se passe-t-il à Nice ? Que fait le Surprenant ? Pourvu qu’il ne fasse pas de bêtises !
Dieu que je suis inquiète, je le suis tellement que je puis à peine écrire, je me hâte je ne sais pourquoi.