Journal de Marie Bashkirtseff

A onze heures est venu Katorbinsky, mon jeune et Polonais professeur de peinture et, avec lui il a amene un modele, une vraie figure de Christ en adoucissant un peu les lignes et les nuances. Ce malheureux n'a qu'une jambe, il ne pose que pour sa tete. Katorbinsky me dit que c'est lui qu'il prenait pour ses Christs.
Je dois avouer que je fus legerement intimidee lorsqu'on me dit de copier d'apres nature, comme ca tout de suite, sans preparations; je pris le fusain et dessina bravement les contours,- c'est bien, dit le maitre, a present faites la meme chose avec le pinceau.
Je pris le pinceau et je fis ce qu'il disait.
— Bien, dit-il encore, a present peignez.
Et je peignis et au bout d'une heure et demie c'etait fait. Mon malheureux modele n'avait pas bouge, et moi je n'en croyais pas mes yeux. Avec Bensa il me fallait deux ou trois lecons pour le contour au crayon et pour copier d'une toile; tandis qu'ici tout etait fait en un fois et d'apres nature, contour, couleurs, fond. Je suis contente de moi et si je le dis c'est que je le merite, je suis tres severe et il est difficile de me contenter, surtout moi-meme.
[En travers: Vieille sotte]
Je me souviens des paroles de Nina et je ris avec une visible satisfaction.
Il fait beau aujourd'hui, nous allons a la villa Doria, qui ne m'a pas ravie, de la au Pincio mais il commence a pleuvoir encore et nous redescendons et en descendant rencontrons le comte Blondoff qui fait un mouvement de surprise en m'apercevant puis salue ma mere.
A cinq heures nous allons chez Monseigneur de Falloux, un pretre maigre, noir, agile, vieux, en perruque, jesuite, hypocrite et (j'en suis certaine) grand amateur de femmes dans le temps.
Il nous recoit tres civilement dans ses remarquables salons tout pleins de choses du [Raye: plus] meilleur gout, de Gobelins, de tableaux etc. etc. Et tout cela sert de demeure a un vil jesuite ! Enfin-
Rentree a la maison, je me sens triste, j'ai le mal de Nice. Je veux, c'est-a-dire je voudrais retourner a Nice, je voudrais que l'hiver fut deja fini. Si je ne retourne pas a l'instant ce n'est pas parce que je ne le peux pas, mais parce que je ne le veux pas.
Je suis triste mais j'etudie.
Le premier temps je suis mal a l'aise, mais apres cela se passera, nous aurons des connaissances, j'irai dans le monde. Il n'y a rien d'etonnant que je sois triste, je suis si habituee a Nice et l'habitude est dit-on, une seconde nature. Audiffret m'inquiete bien un peu, mais Audiffret est un interet secondaire.
Il n'y a rien qui calme comme un souper. Avant j'etais miserable et triste, apres je suis tranquille et presque indifferente. Sans doute si j'etais a Nice, si j'avais devant les yeux les amours du Surprenant et de l'OIive, je ne parlerais pas ainsi; mais je suis a Rome, je ne vois rien et loin des yeux, loin du coeur. C'est comme cela chez moi pour la plupart du temps. Une lettre de Nice me reveille, m'irrite puis, au bout de deux-quatre je retombe de nouveau dans une indifferente et monotone attente du printemps, du retour a Nice. Je fais des projets tout en sachant d'avance que c'est inutile mais j'en fais parce que ces reves m'amusent; il me faut toujours quelqu'un a qui et pour qui penser, a present c'est Audiffret, tant mieux pour lui.
Rien ne se perd dans ce monde, ou irait donc mon amour ? Chaque creature, chaque homme a une egale partie de ce fluide renfermee en lui, seulement d'apres sa constitution, son caractere et les circonstantes, il parait en avoir plus ou moins, mais chaque homme aime continuellement mais des objets differents, et lorsqu'il parait ne pas aimer du tout le fluide s'en va vers Dieu, ou vers la Nature en paroles, en ecrits ou simplement en soupirs et en pensee. Maintenant il y a des creatures qui boivent, mangent, rient et ne font pas autre chose, chez celles-la le fluide est, ou bien absorbe par les instincts animaux, ou bien eparpille sur tous les objets et tous les hommes, en general sans distinction et ce sont-la les personnes qu'on nomme bienveillantes et qui en general ne savent pas bien aimer. Il y a aussi des creatures qui n'aiment personne, comme on dit vulgairement, c'est inexact, elles aiment toujours quelqu'un seulement d'une façon differente des autres qui leur est particuliere. Mais il y a encore des malheureux qui, veritablement n'aiment pas, parce qu'ils ont aime et qu'ils n'aiment plus. Encore une erreur ! Ils n'aiment plus, dit-on, bien, pourquoi donc ils souffrent ? Ils souffrent parce ce qu'ils aiment toujours et pensent ne plus aimer ou a cause d'un amour contrarie ou de la perte d'une personne chere.
[Une ligne cancellée: Mais il y a des monstres qui]
Chez moi plus que chez tout autre le fluide se fait sentir et se montre sans cesse. Si je le renfermais dans moi-meme il me ferait eclater, je le repands comme une pluie bienfaisante sur un indigne geranium rouge qui ne s'en doute meme pas. Puisqu'il faut qu'il se repande sur quelqu'un laissons-le se repandre sur l'indigne geranium, car je n'aime pas le Surprenant parce que j'y suis forcee par sa beaute mais bien parce qu'il me faut aimer et que je suis tombee sur lui. Et, a present, il me plait et j'imagine un tas de choses et je m'habitude a l'idee de ne penser qu'a lui, une fois habituee je me deshabitue tres difficilement.
Je crois que je me suis un peu embrouillee, relisons. J'ai relu, eh bien non, je ne me suis pas embrouillee, comme je m'exprime mal, mais si l'on n'y met pas de la mauvaise volonte on comprend ce que je veux dire.
Mais voila ce que j'ai imagine. Le Surprenant ne lit sans doute pas les lettres de Cimiez, absorbe qu'il est par les graves occupations qu'amene la saison d'hiver a Nice; il n'a qu'a jeter les yeux sur l'enveloppe pour deviner ce que c'est et pour ne pas lire. C'et bien dommage, ce serait meme desolant s'il n'y avait pas de remede. Ma c'e rimedio. Udite e saprete. Avant d'arriver a lui toutes les lettres passeront par Saetone, et Saetone les lira, Saetone est tres curieux.
[Mots noircis: J'ai recu une lettre] de Collignon avec mille souhaits et tendresses. Ricardo est arrive a une heure vingt-sept minutes avec bouteille de champagne sous le bras pour boire a notre sante. C'est dommage que j'aie oublie.