Journal de Marie Bashkirtseff

Vil gardenia de boutonniere Jamais ne seras elu rosiere Malgre tout ce que feras Malheureux tu pourriras !.
Vrai cet affreux Nicois ne merite pas ces affreux vers, enfin !
J'ai mis le peigne sous mon oreiller en disant trois fois: Que celui qui sera mon mari vienne me coiffer. Et j'ai reve du Surprenant.
Le temps continue d'etre mauvais, maman et Dina sont a l'eglise, c'est notre jour de l'An, et moi je reste a coudre, c'est pour le moment mon caprice, il faut que je fasse ce que je veux. Botkine est venu feliciter.
A quatre heures seulement on parvient a m'arracher de la maison, nous allons chercher Listz et ne le trouvons pas pour aujourd'hui et a cinq heures maman va a l'ambassade, c'est l'heure ou la baronne d'ixhul recoit. Je l'attendais toute tremblante dans la voiture, mais elle revient et dit que l'ambassadrice est tres aimable et je suis un peu rassuree.
A peine rentrees on nous donne deux lettres, l'une est de Domenica, la mere de Dina qui vient d'arriver a Nice avec sa fille Lola, l'autre est de ma tante, et ma tante me dit des choses qui me remplissent d'inquietude et de tourment. "J'etais a Monaco, dit-elle, avec M. Sapogenikoff qui est ici depuis quelques jours et Mme Koulicheff, et j'y vu la Pie rasee, la Pie etait avec l'Anglaise que vous savez, qui ne le laisse pas pour un instant libre, je ne sais qui est cette femme, mais elle se conduit tres mal, elle est inseparable avec la Pie, la Pie a maigri et malgre la severe surveillance de cette miserable Olive, elle s'est approchee de moi et m'a dit qu'elle avait gagne vingt mille francs mais aussitot l'OIive l'eut vue pres de moi elle l'a enleve. [Mots cancelles: de la Pie ??].
Voila qui a bien reellement pris possession de la Pie, de sorte que toutes les autres n'ont qu'a en faire leur deuil, et si cette Olive est demoiselle il y aura un mariage car elle a bien veritablement pris la Pie rasee. Voila ce que j'ai pu savoir sur la Pie rasee".
Il faut rendre justice a ma tante elle ecrit detestablement mal; supposons que la moitie ne soit que de l'imagination. Pauvre tante elle dit que cette femme se conduit mal, je m'imagine avec quelle fureur elle a du regarder la miserable Olive, comme elle appelle cette Anglaise. J'en suis positivement decollée, mais je n'ai ou m'enfermer, ma chambre est entre le salon et la chambre de maman de sorte que bien qu'il y ait un autre passage elle sert aussi de passage.
Et puis si je m'enfermais je hurlerais et l'on m'entendrait. Je fais tres bonne contenance et a table nous parlons de Galula et rions beaucoup. Maman a pris une loge pour le theatre Valle, comedie, et je suis obligee d'aller quand je voudrais pleurer et crier. J'y vais donc et je ne suis pas laide, je suis presque jolie, je ne dis rien quand au monde, je ne connais personne, mais la piece etait amusante.
Nous avons recu un telegramme de Barnola, il nous felicite avec le jour de l'An et me rappelle la promesse que je lui fis de boire un verre d'eau a la fontaine de Trevi, a sa sante, au jour de l'An russe a deux heures de Rome.
J'ai completement oublie, mais c'est bien gracieux a lui de se souvenir. Il m'a jure amitie, j'ai fait de meme. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, il s'agit de l'OIive.
Je m'en allais au theatre et je ne pensais qu'a Nice, je me sentais furieusement jalouse, blessee, honteuse. Et vrai, n'est-ce pas une honte, penser a un homme qui me dedaigne, qui fait plus, qui a ete plus qu'impoli envers nous, que je devrais mepriser et hair, et au lieu de cela je ne pense qu'a lui, je ne fais de plans que pour lui, je ne ris que quand on parle de lui, en un mot je me conduis comme une vile et meprisable creature, quand je devrais montrer sur mon piedestal et regarder tous ces gens-la avec une superbe condescendance.
Grace au theatre et a la situation de ma chambre je m'epargne une scene de larmes et de rage aussi humiliante qu'inutile; ce qui est curieux c'est que je ne pense pas qu'avec Audiffret ce soit partie perdue, ce n'est que partie remise.
Je sais bien que mes plans sont inutiles, que mes desirs sont vains, que mes esperances sont stupides, mais comment s'empecher et esperer ce qu'on desire ?
Je me demandais, en allant au theatre, est-ce bien a cause des nouvelles de Nice que je suis si chagrinee, si decouragee, ou peut-etre est-ce mon humeur comme cela, comme il m'arrive quelquefois d'etre de triste humeur; et en verite je ne sais ce que c'est, je sais seulement que je me sentais apathique, ennuyee, insouciante du monde entier. M'habiller, me faire belle en ce moment me serait un supplice, et j'allais au theatre ! Depuis l'hotel jusqu'au theatre, j'ai aime le Surprenant avec acharnement, mais a present que c'est passe, que j'ai subi une comedie italienne, que j'ai soupe et cause, tout cela me semble un reve. Et puis ma tante a une imagination si vive.
Au bout de trois jours de notre connaissance avec le Surprenant elle me disait deja d'un air mysterieux que "ce pauvre fou" etait amoureux de moi, elle le plaignait avec une vive complaisance tout en lui predisant le sort du comte polonais. A present elle l'a vu a Monaco avec l'Anglaise et elle le marie deja. Pourquoi donc m'etonnais-je de ce qu'on me le donnait comme fiance l'ete passe ? Ne le voyait-on pas toujours avec nous ou chez nous ? Je connais ma tante, je connais sa maniere d'expliquer les evenements, d'exagerer, d'inventer meme et pourtant sa lettre m'a rempli de terreur.
Je me desolais interieurement et puis, ah ! bah ! disais-je, tout passe, j'ai bien oublie le duc, j'oublierai encore cela.
Car j'ai oublie le duc, sans doute, si je relisais mon journal d'autrefois je ne dirais pas cette consolante chose, mais je me garde bien de le relire; pourquoi fourrager les anciens ennuis, j'en ai assez de nouveaux.
Je ne meritais pas le duc, c'etait trop beau, et je me suis resignee, mais ici, bonte du ciel ! Que demandais-je ! n'est-ce pas une humiliation abominable ! Oh ! je n'ai qu'a desirer pour ne pas avoir, et encore tant que je regardais avec mepris le Nicois ca n'etait rien, mais a present que tous les jours il grandit a mes yeux, c'est affreux ! car c'est signe que je ne l'aurai jamais, depuis que j'ai eu la betise et la vilenie de dire: je l'aime, il a ete perdu et mon talisman a produit le contraire de l'effet desire.
Il me semble, ai-je dit, que si j'avouais que je l'aime, tous les obstacles tomberaient et il viendrait se prosterner devant moi. Ah ! bien oui, Corpo di Bacco !
J'ai avoue une chose dont je n'etais pas convaincue; je suis jalouse, inquiete de l'homme mais quant a l'aimer c'est autre chose. Je crois que je l'aime seulement je ne peux pas me l'avouer. En un mot je n'y comprends rien, que de plus sages jugent; je ne fais pas grace d'une seule de mes pensees, je dirai meme que je m'endors et m'eveille en composant un tas d'histoires amoureuses dont le heros eternel est le Surprenant comme avant le duc de Hamilton. La plus grande disgrace qui pourrait m'arriver a present, serait le mariage de l'homme. Non, j'espere que cette fois comme avant ma tante imagine, et pourquoi croire qu'elle ait change de maniere de penser et de vivre en une semaine ? Pourquoi ? Parce que j'ai peur, et j'ai peur parce que cette affaire m'interesse extraordinairement.
Qu'on me dise qu'Audiffret est malade ou blesse ou qu'il court un grand danger, ou qu'il est sur le point de mourir, cela ne me fera rien; mais qu'on me dise seulement qu'on l'a vu avec une femme I! oh ! alors je suis prete a l'etrangler.
Dans mes moments de tigre et hyene je me console en fermant les yeux et en m'imaginant que je tords le cou a la personne qui m'ennuie. Et je me le represente si bien, je sens presque comment d'une main je tiens la tete, de l'autre l'epaule, comment je fais l'action de tordre une serviette mouillee, et comment la tete tombe ! comme cela je puis passer une heure entiere, cette douce pensee me soutient et me calme. Ah ! si je pouvais le faire en realite...
Vraiment, j'espere que ma tante exagere, ce serait trop chagrinant sans cela !
Et si vraiment cette femme n'est pas mariee et riche et s'il l'epouse ! Fi ! alors je lui cracherais dessus ! fi ! qu'y a-t-il de plus vil qu'un homme qui se vend !
Bon Dieu, pourvu que l'hiver passe, pourvu que je sache au juste quoi penser; pourvu que je retourne a Nice et surtout que je retrouve tout comme avant ! Maman a ecrit a ma tante pour savoir qui est cette Anglaise. Je saurai au moins cela. Je suis tres inquiete.
Mais que disais-je donc du regard au dos de miss Roben-son ? De son air ennuye dans la loge de l'Anglaise ?
Je vais donc tant de travers ?
Ah ! vraiment c'est atroce, toujours des conjectures, des conjectures et des conjectures !
Ah ! si je pouvais savoir la verite.
Ayons patience. C'est facile a ecrire mais a eprouver ! La patience ! vertu des anes ! l'attente ! metiers des sots !
Imaginez-vous seulement Audiffret en possession de femme ! Cela me met dans un vilain etat ! Ah ! si je pouvais tordre le cou a l'OIive, je me souviens de ces deux Anglaises, [Mot noirci: comme] de deux vilaines et pretentieuses petites figurines, a l'air aspirant et empese des Anglaises de la classe moyenne. Seulement je ne pouvais jamais faire une difference entre les deux, et je les confonds encore a present. Ce soir je me regarde dans la glace, je me vois jolie et c'est une grande consolation. [Deux lignes cancellees]
Je ne crois pas que j'aime serieusement le Surprenant, je ne le trouve pas dans mon fond mais, dans tous les cas, ma surface s'en occupe beaucoup.
S'il m'aimait je ne m'en ficherais pas mal, voila la verite !