❦
Jeudi, 23 décembre 1875
Il s’agit d’écrire fort peu, le temps presse.
Je suis sortie ce matin avec Collignon puis Barnola et Varpahovsky sont venus.
Ensuite je suis allée à la musique, nous n’avons fait que passer. Audiffret était près de la voiture de la Bueno, mais bientôt nous le vîmes courir comme un fou, faisant des bonds prodigieux en s’appuyant sur sa canne, pour rattraper Manara et un autre qui marchaient en avant.
Cette course a amusé toutes les dames.
- Il fait comme s’il était dans sa campagne, dit maman.
- Mais Nice n’est-ce pas sa campagne ? dis-je.
Ce soir « Les Brigands » avec une nouvelle actrice, Mlle Aimée. J’y vais avec mes Grâces, dans notre vieille avant-scène.
Personne de connaissance, excepté Tournon qui vient de l’Opéra pour vingt minutes et me lorgne beaucoup.
Je suis morose, triste, découragée. Mon départ m’est un exil. Je veux Nice, et c’est impossible. On s’obstine toujours après l’impossible. La plus sale chose en résistant acquiert de la valeur. Pour comble de joie maman, qui revient de Monaco, dit que je suis devenue pâle. Je réponds que c’est tout naturel. Et alors s’engage une petite scène charmante. Au lieu de me plaindre, de tâcher de me calmer, de m’aider, on me fait les reproches les plus absurdes et les plus agaçants.
On dit que je ne sais pas causer, on se souvient de ce que j’ai dit il y a trois mois et on commente ce quelque chose.
En un mot on fait une scène adorable et par mille choses dont maman et ma tante ont la spéciale spécialité, pour lesquelles elles devraient être brevetées Avec Garantie Du Gouvernement, on me met dans un état inexprimable de rage, d’agacement, et de désespoir !
Vous comprenez, je suis assez misérable sans cela, et on me fait des reproches, des scènes, on m’énerve ! On me reproche ma figure et on ne fait rien pour me rendre la vie supportable ! Nice est belle, il n’y a que Nice, je la quitte avec des regrets énormes, je la pleure ! J’y reviendrai !
Oh ! mon Dieu tournez-vous vers moi, et aidez-moi, ayez pitié de moi. Je n’ai que vous et vous me repoussez !