Vendredi, 24 décembre 1875

rayé[Six lignes cancellées]
Bihovetz a été hier chez nous, par diverses choses dans sa conversation il a éveillé en moi tant de regret de partir, tant d’amour pour Nice que je devins toute malheureuse, et m’en allai chanter chez moi, avec une telle conviction, avec une telle chaleur et avec tant de profonde tristessse que j’en pleure encore, cet air éternel et des ravissantes paroles: « Ohimè ! potessi io ritornare a quelle amate sponde, anche per undijamor e morir. »
Comme je plains ceux qui ne sont pas comme moi, ils ne comprennent pas ce qu’il y a de beauté, de tristesse, de vérité dans ce morceau si commun et si chanté dans tous les salons.
Oui, « Là solo restare » là seulement, c’est-à-dire ici, à Nice, dans ma ville chérie.
Qu’on aille par le monde entier, on trouvera des paysages sublimes, des montagnes saisissantes, des gouffres effrayants, des beautés sauvages, abracadabrantes, des villes pittoresques, des villes gentilles, de grandes villes, mais en retournant à Nice on se dira: là c’était beau, là c’était magnifique, mais ici c’est bien, c’est gentil, c’est gracieux, c’est sympathique, ici on a envie de rester, ici on est seul et entouré, caché et en vue, comme on veut. Nulle part autre, on ne respire aussi librement, aussi joyeusement. Nulle part autre on n’a ce mélange extraordinaire du vrai et du faux, du simple et du recherché. Enfin, comment dirai-je ? Nice, c’est ma ville. Je pars, mais je reviendrai;
« Partez, mais regrettez, Le regret a ses charmes » comme a dit un de ces gentils nigauds qu’on nomme poètes.
J’ai marché beaucoup aujourd’hui, le matin avec Collignon et l’après-midi. L’après-midi sur le troittoir.
- Traversons à présent, dit Collignon.
Et à peine avions-nous traversé que le Surprenant et Belle-de-Jour me saluèrent de l’autre côté. C’était bête, si nous n’avions pas changé, ces deux animaux se seraient peut-être joints à nous et j’aurais eu une promenade fort agréable.
C’est demain la Noël et j’invente avec Collignon, ensemble, une bêtise. Nous achetons une paire de pantoufles immenses, un pantin, un jockey, des rennes pour conduire, et (pour enfants) et deux petits moutons, nous mettons cela dans les pantoufles, faisons un paquet, et sous la ficelle plaçons une lettre ainsi conçue:
Petit Noël a trouvé petit Emile bien sage, espère que continuera.
Les joujoux sont pour petit Mimile, les pantoufles sont pour petit Papa. 1875.
et sur l’enveloppe on devine quoi.
Mais nous n’envoyons pas cela à la Tour. Dina se déguise en garçon, et avec ses lunettes bleues et son teint pâle elle a l’air d’un professeur de mathématiques, Collignon et moi nous rendons aussi méconnaissables, et le soir à huit heures nous allons à pied jusqu’aux voitures, en prenons une et allons au Cercle de la Méditerranée, on donne le paquet au cocher: « Donnez cela au concierge du cercle, de la part de M. Tavernier ».
Nous en rions comme dans le bon temps.
Ce qui m’amuse le plus c’est de voir une femme sérieuse faire des bêtises avec moi. Ce matin nous avons eu la visite de la sœur Thérèse et elle nous laissa deux cartes de visite: les religieuses du Bon Pasteur.
J’en prends une, ajoute dans le bas P.P.C. et avec une adresse écrite par Walitsky l’envoie à la Tour.
Fichu Emile ! Tu ne mérites pas tant de gentillesse, va !
Les mamans sont à Monaco et, à minuit, je me mets devant deux glaces placées de façon à former un long corridor, et ayant fait le signe de croix, les yeux fixés sur un seul point attends une apparition quelconque.
Je suis restée une heure et demie et je n’ai rien vu. C’est plus qu’ennuyeux.
Au nouvel an je recommencerai. Il faut que je vois quelque chose. On dit que l’homme qu’on voit est le mari futur.