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Mercredi, 22 décembre 1875
rayé[Quelques mots cancellés]
Aujourd’hui c’est la matinée.
Cré coquin de Biou !
On n’en parle pas, moi non plus. Ce silence me sauve un accès de désespoir.
Ce qu’il y a de plus atroce c’est qu’on en a parlé au Surprenant. Oh ! n’allons pas nous désespérer pendant dix pages. Ça me gâte le teint.
J’étais à pied avec Collignon et le Surprenant était en voiture, je marchais sur le trottoir (c’est-à-dire du côté des maisons) mais mon talon s’accrochait à la jupe, ce qui me força de prendre la voiture. Nous nous promenons avec mes Grâces puis je les ramène chez elles, et j’allais partir quand vint Walitsky.
- Tu viens ? lui demandai-je. Il ne répondit pas selon sa charmante habitude.
- Allons, mon cher, viens-tu ou ne viens-tu pas ?
En ce moment juste le Surprenant passa si pres de la voiture que je crus qu’il allait s’arreter mais il se contenta de me saluer fort bas avec un sourire compose, et continua lentement son chemin.
Vous comprenez pourquoi je raconte les moindres choses en détail ? Après il me viendra la fantaisie peut-être d’adorer ce paysan et je serais furieuse de ne pas avoir noté tout.
Varpahovsky dîne chez nous, il commence à me sembler amusant. Jusqu’à dîner je me sens fort malheureuse et après je vais faire ma toilette pour l’Opéra.
Je m’habille comme je m’aime le mieux. Robe Empire, le cou nu, aucun ornement, et rien dans les cheveux. Comment appeler cette toilette, appelons là Olympe, c’est un peu prétentieux mais bah ! Une figure fraîche et radieuse. En un mot comme on peint ces déesses à moitié nues, à la tête renversée en arrière, à la bouche entrouverte laissant voir des dents petites et blanches.
Nous arrivons fort tard. Les trois Grâces, Audiffret, Tournon et Belle-de-Jour sont à leur poste. Ricardo vient nous voir. Pendant tout un entracte Audiffret et Belle-de-Jour étaient sortis, je commençais déjà à m’ennuyer lorsqu’ils rentrèrent. Tournon s’en va tout à fait, je commence à être fâchée. Mais tout à coup, au dernier acte, il revient.
- Je vais m’en aller, dit Ricardo, car ces messieurs ont envie de venir, l’autre soir, après mon départ, vous avez eu la loge pleine.
Et aussitôt Tournon vient. C’est tout ce que je voulais. Il est laid et usé mais comme il faut et noble, tandis que certaine personne de ma connaissance « ne pourra pas en dire autant ».
Cette personne est trop jolie ce soir, ce qui donne un air un peu bête à son long nez.
Tournon dit que les soirees, dont on est crible a Nice l’ennuient, qu’il aime mieux le petit comite. S’il savait ce que je pense de ce qu’il aime ! Oui, mais il ne le sait pas, car je suis de son avis et ma tante lui dit:
- Si vous n’avez pas peur de vous ennuyer en famille, je serai très heureuse de vous voir chez nous, et le soir aussi.
Nous sortons ensemble de la loge, mais comme le comte a laissé son paletot là-bas il va le chercher. Sur l’escalier le Surprenant me vient dire bonsoir et descend à côté de moi.
- Comment allez-vous, Mademoiselle ?
- Très bien, merci, et vous, Monsieur ?
- Tres bien.
- Je vous demande cela, Monsieur, parce qu’une dame vous a trouvé fort pâle aujourd’hui.
- Moi, je me porte très bien.
- Dites-moi Monsieur, l’interrompis-je, n’est-ce pas que les bottines jaunes que portait ce soir le ténor sont les mêmes que Mme Pasqua met quand elle chante « Mignon » ?
- Ah ! ça je ne sais pas !
Comme nous avions descendu l’escalier, je laissai là mon cavalier, tout comme il aurait fait lui-même, et j’entrai dans le salon, ma tante et Dina me suivirent.
Et à l’instant le Surprenant vint vers nous et fit signe à ses acolytes de venir aussi. Il faut toujours qu’il appelle quelqu’un, il a la rage de rassembler une foule autour de soi, comme les arracheurs de dents et les charlatans, et de lui débiter un tas de choses, assis sur sa canne, gesticulant, et quelquefois dansant.
Ayant échangé quelques paroles avec ces messieurs, je me mets à réciter les récitatifs du Barbier, le Surprenant me dit je ne sais quoi et je lui réponds par des phrases du Barbier et le regarde d’un air très indifférent.
Tournon est fort aimable et je fais l’enfant. Je lui raconte les difficultés que j’ai eues pour obtenir une robe longue. Il fait compliment sur ma toilette et me suit jusqu’à la voiture, trébuchant sur ma traîne et me disant je ne sais plus quoi.
Eh bien, voyez, si j’avais vu Audiffret descendre de l’escalier du Théâtre Italien avec Mlle de Gonzalès-Moreno ou une autre, puis aller la retrouver dans le salon, je serais devenue si jalouse et furieuse que c’eut été à me rouler une demie-heure par terre.
Mais puisque c’est moi, voilà l’effet que cela me produit. Audiffret a diminué d’un pouce, et moi qui ce matin encore pleurais de partir, je veux partir.
« Et sa nature est si méchante et si perverse » comme dit Dante.
Quand nous rentrons il n’est qu’onze heures, je vais chez maman et lui raconte la soirée. On me dit que je suis amoureuse et ne vis que par l’homme. Je réponds que c’est Tournon qui m’amuse. On me dit qu’Audiffret a mon caractère et que ce que j’ai de mieux à faire c’est de l’épouser.
- Y pensez-vous maman ! dis-je tout en voyant qu’elle plaisantait, moi qui veux aller à la cour, être décorée, moi épouser ce petit !
Et maman dit que ça n’y fait rien, et que je ne pense qu’à cette Pie rasée, que je ne vis que par lui. Et je dis qu’il a l’air bête et combats l’idée de maman, mais plus je dis, plus c’est mal, car je suis tout inspirée et riante et amusée.
Et pourquoi, je le demande ! Fi quel misérable caractère !