Journal de Marie Bashkirtseff

Encore pire que hier !
Nous allons a la musique, et voyons tout le monde. On s'approche l'un de l'autre aupres des voitures, on rit, on bavarde de choses de chaque jour, de qui on a vu, de qui a ete chez qui. Et moi, maudite, j'ecoutais et amassais au fond du coeur les larmes que je repands depuis une heure !
Ce fut ma mere qui commenca, je priais de ne pas parler de mon eternel tourment, mais on continua et en pleine Promenade et quand il y avait encore du monde, je fondis en larmes. Tout ce qu'on peut dire de desagreable, d'humiliant, me fut dit. On me fit des reproches pour mes moindres plaisanteries de cet ete, chaque betise dite dans un moment de gaite m'est rappelee de la facon la plus blessante, et enfin, avec un air de mechant triomphe, on me reproche mon echec avec Audiffret.
Je ne pus rien repondre, je fermai seulement les yeux en recommandant lachement tout le monde au diable !
Pendant que Dina etait chez les Sapogenikoff et que je pleurais en l'attendant en voiture, Mme de Lewin et plusieurs autres sortaient du n 7, en riant et parlant haut. Elles sont heureuses elles !
Que puis-je attendre ! Ne m'a t-on pas clairement dit aujourd'hui, en voiture, que songer a vivre dans le monde est inutile, attendu que le proces nous ferme toutes les portes et partout.
Si c'est ainsi, alors je vous prie, mon Dieu, au nom de tout ce qu'il y a de saint et de sacre dans ce monde et dans l'autre, prenez-moi !!!
Croyez-vous que ce soit agreable de se montrer avec de belles robes, d'aller au theatre, d'etre remarquee partout et par tous, pour que lorsqu'on demandera: Qui est celle-la ? On reponde: C'est une Russe, mais on ne la voit nulle part, la famille n'est pas recue du tout et ils sont entierement hors de la societe. Et chaque miserable dira cela ou a peu pres la meme chose !
Pendant cinq minutes je me suis promenee a grands pas par la chambre, comme folle, desesperee, en demence ! Puis je me suis assise et j'ai fait la bonne aventure, ce qui m'a sinon calmee du moins abrutie assez pour que je ne pleure plus.
Et personne ne raisonnera: suis-je coupable ou non ! Maudite, maudite, maudite ! D'ailleurs je me suis maudite moi-meme !
Etre comme des pestiferes toujours partout !!!
Et personne ne sait ce que je souffre, et on medit, et on calomnie sans comprendre qu'on me tue.
Ah ! si, au moins, on me tuait une bonne fois, mais non, il ne se trouvera personne pour le faire. On me martyrise et voila !
Voila ! mais que leur ai-je fait ! Que leur ai-je fait !
Qu'ai-je fait de si atroce devant Dieu !
Et je reve des trones ! Folle, malheureuse, miserable ! A lire ca ne semble rien, mais qu'on eprouve ce que j'eprouve moi ! Des jours entiers, des semaines, des mois en larmes, en chagrins, en humiliations ! A chaque instant a chaque heure, partout !